BRITANNIQUE (EMPIRE)


BRITANNIQUE (EMPIRE)
BRITANNIQUE (EMPIRE)

Du XVIe siècle des Tudors aux années 1960, l’Angleterre s’identifie avec le «grand large». «Rocher» à la pointe du continent européen, elle a étendu sa domination sur des territoires de plus en plus vastes, au point que son empire a représenté, au début du XXe siècle, le quart des terres émergées et une proportion similaire de l’espèce humaine. Lorsqu’elle se détermine, à partir de 1961, à privilégier son identité continentale et se persuade de chercher à nouer sa destinée à celle des partenaires de la Communauté économique européenne, elle ne se résigne pas pour autant à rompre totalement avec un passé qui continue de lui inspirer orgueil et nostalgie: en 1992 encore, un Commonwealth de cinquante nations associées sous l’égide du souverain britannique rappelle et proroge l’existence d’un ensemble qui n’a jamais connu son pareil.

De cet ensemble, le géographe Albert Demangeon, en 1924, retenait deux définitions essentielles: l’hétérogénéité et l’ubiquité. «Les communautés d’hommes qui le constituent, éloignées les unes des autres, manquent de continuité territoriale; toute fusion entre [elles] paraît impossible.» Mais il relevait aussitôt que, contre la distance, il y avait la mer, qui, à condition d’être «libre», unissait les zones tempérées et tropicales en une imposante «thalassocratie». L’empire britannique, à l’opposé d’autres grandes constructions historiques, a, dès le départ, été un empire des mers. Britannia , qui le symbolise, porte le trident de Neptune; Oceana est le nom de baptême que lui offrent James Harrington en 1656, comme James Anthony Froude deux cent trente ans après. L’aventure impériale est inséparable de la conquête de la domination maritime, car, comme le dit très tôt Walter Raleigh, «qui tient la mer tient le monde».

Avant que les mappemondes de l’époque victorienne se teintent résolument du rouge qui définit les possessions britanniques, comme le rose définit les françaises, l’expansion n’a pas été commandée par un grand dessein. Les termes d’impérialisme et d’impérialistes ne deviennent courants qu’au cours des deux dernières décennies du XIXe siècle, quand le Français Victor Bérard s’efforce en vain de suggérer le terme de «panbritannisme» (1900). Les passions populaires s’éveillent tout aussi tardivement, même si, dès 1850, un Palmerston s’exaltait déjà à la vision du «nouvel Empire romain, sur lequel le soleil ne se couche jamais» et qui serait le champ de parcours d’un nouveau civis romanus , baptisé britannicus . Sauf dans le cas de l’Amérique du Nord, propice aux établissements de colons venus de la zone tempérée européenne, l’empire a longtemps été une entreprise commerciale et, accessoirement, pour les esprits religieux, l’occasion de diffuser la parole du Christ et de permettre aux Anglais, «nouvel Israël», de rapprocher l’avènement du royaume de Dieu. Ces desseins pouvaient s’accomplir en dehors d’une mainmise politique totale et la révolution américaine de 1776 a d’ailleurs convaincu bien des esprits que le fruit colonial était, de toute manière, destiné tôt ou tard à tomber de l’arbre métropolitain. Étrangement, entre le temps des compagnies et des comptoirs et les premières décennies de l’âge victorien, vers 1840-1870, on retrouve l’expression d’un même doute: pourquoi entreprendre des travaux coûteux et consacrer des sommes considérables à des dépenses militaires et navales là où les échanges s’opèrent sans difficulté et procurent toutes satisfactions et tous profits? Évoquer l’histoire de l’empire, c’est ainsi ne pas être indifférent à ce qu’on appelle l’«empire informel», ou les «colonies sans drapeau», l’ensemble des États et nations-clients dans toutes les acceptions du terme: à l’époque victorienne, l’Amérique latine et même, selon certains auteurs quelque peu excessifs, les États du sud des États-Unis, vendeurs de matières premières, acquéreurs de produits finis.

Construction progressive, menée avec un empirisme constant, l’empire britannique présente quelques traits qui le différencient de ses rivaux. Il associe des lieux de peuplement et des zones d’exploitation. Aux candidats à l’émigration vers des terres vierges, des eldorados ou supposés tels, des lieux de réelle liberté politique et surtout religieuse, il a apporté une réponse dès la fin du XVIe siècle et, surtout, à partir du XVIIe, essentiellement en Amérique du Nord avant que la fin du XVIIIe siècle ouvre la voie des nouvelles colonies australiennes, que le XIXe leur associe les colonies sud-africaines et néo-zélandaises; ailleurs, en particulier dans les régions tropicales déjà très peuplées, on a exporté surtout des commerçants, des planteurs, des techniciens, des «cadres» et des soldats, sans oublier des éducateurs, des médecins, des missionnaires. Cette dichotomie originelle a eu des conséquences jusqu’à l’époque contemporaine, lors de l’édification du premier Commonwealth «britannique» des nations ou lorsque les années 1960 ouvrent l’ère des discriminations dans l’immigration de citoyens «du Commonwealth» au Royaume-Uni. En outre, l’empire britannique sans ignorer zones incultes et désertiques, contraste avec l’empire français par l’étendue remarquable des zones fertiles ou riches en produits minéraux. Il a été longtemps marqué par une complémentarité économique «naturelle» entre la métropole, productrice de biens industriels et dont la flotte de commerce, «roulier des mers», garantissait la capacité d’assurer les échanges internes, et des colonies surtout tournées, par vocation ou contrainte, vers le secteur primaire et exportatrices d’aliments et de matières premières indispensables à la Grande-Bretagne. D’où des solidarités qui, avant d’être décisivement érodées après 1950, ont pu un temps inspirer la vision d’un avenir commun au sein d’une véritable «forteresse impériale».

Conquis par les armes ou occupé sans coup férir, l’Empire a été associé au destin britannique: il a reçu du Royaume-Uni, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la promesse d’une protection efficace contre les menaces extérieures en même temps que de l’éventuelle répression des troubles internes; il a été un espace de paix. En retour, dans le siècle de guerre totale qu’est le XXe siècle, il a apporté ses hommes, sa richesse, sa contribution financière à un effort de guerre commun qui a contribué à créer une durable «fraternité d’armes» et a parfois aidé à cimenter sentimentalement des groupes humains par ailleurs éloignés ou opposés. Soucieux de ne pas s’épuiser dans l’entretien d’administrations ou de forces de sécurité nombreuses, les Anglais, à toutes les époques, ont cherché, chaque fois que cela leur a semblé possible, à conférer des libertés locales, à aller vers des autonomies plus ou moins étendues, parfois à s’appuyer sur des princes ou des chefs indigènes: l’infinie variété des statuts coloniaux, une allergie certaine à toute recherche d’uniformité font partie de la spécificité impériale britannique, et l’existence d’élites locales a souvent autorisé les évolutions ultérieures; cela d’autant plus que très tôt aussi, par la création d’écoles et par une acculturation partielle des aristocraties indigènes, on avait réalisé une symbiose mentale de fait, au sommet, entre les colonisateurs et les colonisés. A fortiori, dans les colonies de peuplement, il n’a pas existé de barrière mentale majeure avec la métropole. En outre, les Britanniques ont «exporté» les principes de leur droit et de leur justice, leur capacité à tenir compte des coutumes, de la jurisprudence, et pas seulement des textes législatifs nouveaux; l’Empire, dans sa diversité, a parfois paru mériter l’admiration par l’universalité du «règne du droit». Longtemps aussi, jusqu’à ce que l’on admette, à partir de 1949, des républiques au sein du Commonwealth, la Couronne a partout été le ciment visible de l’unité; même ensuite, clé de voûte du système, le souverain britannique traduit en sa personne seule la communauté de destin de peuples par ailleurs si différents.

Explorateurs, guerriers, administrateurs venus de Grande-Bretagne ont été animés et aussi fortifiés par un sentiment identique: la supériorité de leur «civilisation» (le mot s’impose après 1760). Ils ont pu admirer la richesse du Grand Moghol en Inde, s’incliner un temps devant la puissance des Qing en Chine, se convaincre du danger qu’il y aurait à s’attaquer ouvertement au sultan turc, refuser de se livrer à une «occidentalisation» forcenée des peuples soumis. Mais ils avaient pour eux la conviction de posséder la seule foi religieuse «vraie», la certitude de la capacité des Européens à maîtriser mieux que tous les autres les techniques de la navigation comme de la guerre, de l’industrie et du financement des échanges; et, surtout, ils possédaient la flamme, les appétits, les ambitions, l’absence de scrupules, la ruse que les conquistadores ibériques avaient déjà mis, avant eux, au service de leur conquête et de leur expansion. La révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle a renforcé leurs moyens matériels, a permis de porter très loin le feu d’innombrables canons embarqués à bord de vaisseaux de ligne de plus en plus rapides, de faire respecter les droits et la vie des sujets du royaume partout dans le monde. L’empire britannique a pu être celui du bon droit quand, à partir de la fin du XVIIIe siècle surtout, on poursuit plus durement les petits despotes locaux de l’administration et qu’on s’oppose à la prévarication. Mais la justification suprême de gouverner des peuples manifestement «inférieurs» a de moins en moins été mise en question. Irrésistiblement triompheront les arguments de la fin de l’époque victorienne, quand le darwinisme social s’impose et que les notions de «race» supérieure, parfois non pas au sens biologique mais dans une acception culturelle et mentale, viennent apporter la sanction d’une «destinée manifeste» à un impérialisme alors exaspéré. Appartenir à l’empire pouvait être motif de sécurité, voire d’orgueil, mais ne pas en faire partie à titre de citoyen britannique, au moins d’origine, c’était, inévitablement, se résigner à un «statut» d’infériorité... ou être porté à réclamer un changement.

Le chef-d’œuvre de l’empire britannique est peut-être d’avoir si bien préparé au combat pour le droit les élites nationalistes que celles-ci ont parfois fait une confiance excessive aux «métropolitains». Le combat pour la dignité et la liberté s’est livré au nom de principes souvent venus d’Occident et les revendications se sont exprimées, dans les plus étendues des possessions comme dans les plus menues, dans la langue du conquérant: l’«anglophonie» n’a guère eu de difficultés à afficher très tôt ses lettres de noblesse. La différence avec d’autres empires, c’est que bien des nationalistes ont aussi, l’occasion venue, reculé devant un divorce total et se sont aisément intégrés au «club de gentlemen» du Commonwealth.

Depuis 1949, le «Commonwealth des nations», multiethnique et multilinguistique, est la structure prête à accueillir aussi bien les républiques que les monarchies héritées de l’empire. Il exclut alors un territoire que la polémique, jusqu’aujourd’hui, range parfois au nombre des conquêtes «coloniales»: l’Irlande, terre de domination, érigée en royaume par Henri VIII Tudor. Même si les «plantations» de protestants importés d’Angleterre et d’Écosse entre le XVIe et le XVIIIe siècle et le statut de dépendance de fait qui est si âprement dénoncé pendant tout le XIXe et jusqu’aujourd’hui rappellent une structure coloniale, elle ne peut pas être assimilée à une fraction de l’empire. «Unie» à la Grande-Bretagne par l’Acte d’union de 1800 (26 de ses 32 comtés étaient dotés en 1922 du statut de dominion et, à partir de 1931, de membre du Commonwealth britannique des nations), elle a vu consacrer, en 1949 précisément, la «partition» entre un Ulster intégré au Royaume-Uni, «résidu de colonie» aux yeux des nationalistes, et une République pleinement indépendante. Son cas sera dissocié des développements qui suivent.

1. Le premier empire colonial

L’expression s’applique à l’ensemble des terres touchées par l’expansion coloniale, des origines à la consécration de l’indépendance des États-Unis, en 1783.

Explorations et découvertes

L’ère de l’expansion est relativement tardive. L’Angleterre a été devancée par les royaumes ibériques – Espagnols et Portugais visant même, à la fin du XVe siècle, à un partage du monde après l’arbitrage pontifical de 1493. Les Tudors, pas plus que les Valois français, n’ont jamais souscrit à cette prétention. Mais la prétendue vocation maritime du royaume n’existe pas, le pays vit de la terre et de ses activités artisanales et commerçantes, les échanges se font en direction du continent européen, longtemps, pour les laines, par l’étape quasi obligatoire de Calais qui n’est perdu qu’en 1558. Les échanges mêmes avec la mer du Nord et la Baltique sont longtemps l’apanage des Hanséates, et il faut attendre 1485-1486 pour voir le grand moment d’un premier nationalisme marchand, avec des Actes de navigation réservant le commerce de la Guyenne à des bateaux anglais et retirant à la Hanse ses privilèges douaniers pour tous les produits qu’elle serait allée chercher dans un pays tiers. Henri VII loue les services de Jean Cabot, Italien établi à Bristol, lui confère, ainsi qu’à ses trois fils, le droit de gouverner, au nom de l’Angleterre, les terres éventuellement découvertes, et tente de participer à l’exploration d’une route de l’Orient par le nord-ouest: Terre-Neuve est ainsi explorée une première fois, confondue d’ailleurs avec... la Chine. Après la mort en mer de Jean, son fils Sébastien Cabot repart en 1508, explore les côtes de Terre-Neuve et de la baie d’Hudson, toujours à la recherche d’un passage vers l’Orient.

Henri VIII suit l’exemple de son père. Les résultats demeurent médiocres, même si la compagnie des Marchands aventuriers développe le commerce du Nord européen. Sous Édouard VI, cette compagnie obtient la fin de tous les privilèges de la Hanse et la Compagnie de Moscovie est constituée, qui développe les échanges avec le monde russe. Longtemps, partis de Londres, Bristol, Hull, Southampton ou Plymouth, capitaines et marchands ne parcourent que les mers connues, de la Baltique à la Méditerranée. Les explorations sont rares: Sébastien Cabot, sous Édouard VI, reprend un service qu’il avait abandonné au bénéfice de l’Espagne, et parcourt à nouveau l’Atlantique du Nord-Est, toujours à la recherche de «Cathay».

Tout se passe comme si la prise de conscience de la nouvelle position de l’Angleterre sur un Atlantique devenue voie essentielle du commerce tardait. On ne peut parler d’expansion coloniale qu’à partir du règne d’Élisabeth Ire (1558-1603). C’est à ce moment que se manifestent les premiers véritables «idéologues» de la mutation. John Dee, en 1578, dans une lettre célèbre à la reine, invente l’expression «empire britannique» et dépeint l’empire qu’elle devrait exercer sur l’Atlantique nord, depuis l’Arctique, avec le mythique Friesland hérité du non moins mythique roi Arthur, et Atlantis, le continent nord-américain dont la découverte initiale est attribuée au prince gallois Owain Madoc au XIIe siècle; la mappemonde de Dee, en 1580, tente de représenter toutes ces «possessions». Plus influent, le géographe Richard Hakluyt, dans The Principal Navigations, Voiages and Discoveries of the English Nation de 1589, rééditées en 1598-1600, fait l’éloge des qualités maritimes des Anglais, qui auraient «surpassé tous les peuples».

De fait, les bateaux de pêche vont de plus en plus loin, des Açores à Terre-Neuve et au Labrador. Les marchands se dirigent vers la Guinée, où John Hawkins a inauguré en 1562-1563 le trafic des esclaves; des gentlemen du Devon et de Cornouailles investissent leurs capitaux dans des «aventures» au loin. Certains bons esprits invoquent la nécessité d’apporter les Évangiles aux barbares. Il est parfois difficile de réunir des équipages, le scorbut les tue aussi sûrement que les naufrages, que connaissent Drake en 1578 et Gilbert en 1583. Les navires sont des coquilles de noix, de 80 à 350 tonneaux, à la quille rongée par les moisissures, aux mâts fragiles. Mais l’art de la navigation progresse; on sait mesurer sa position; la cartographie anglaise, avec Christopher Saxton, William Camden, Hakluyt, s’améliore, et les capitaines deviennent expérimentés, à l’instar de John Dee et Richard Eden.

Et, dans un temps où l’appel du large passe surtout par les initiatives particulières, l’État intervient pourtant de plus en plus. Sur les conseils des Cecil et, pendant longtemps, de son favori Walter Raleigh, Élisabeth s’applique à favoriser le développement, sans stratégie bien affirmée, mais avec un empirisme attentif. De nouvelles compagnies reçoivent les chartes royales qui les investissent d’un monopole commercial dans un secteur précis, mais aussi de droits territoriaux et militaires. Les compagnies de la Baltique (1579), du Levant (1581), du Maroc (1585), de Sénégambie (1588), de Gambie et de Sierra Leone (1592) s’ajoutent à celles qui existaient déjà. Surtout, en 1600, à l’initiative du marchand londonien James Lancaster, est fondée la Compagnie des Indes orientales, au capital initial de 80 000 livres. Les ministres de la reine, surtout lord Burghley, poussent à la roue, encouragent l’exploration de Terre-Neuve et du golfe du Saint-Laurent, et voient dans l’élargissement des zones de pêche la meilleure pédagogie pour former les marins encore trop peu nombreux dans le royaume. Le ministre sir Francis Walsingham, «principal secrétaire», a si bien encouragé les expéditions lointaines qu’il est le dédicataire des Principale Navigations de Hakluyt; il a été aussi à la source des campagnes de corsaire de Drake dans l’Atlantique sud en 1577.

Il n’est guère encore question d’annexions territoriales, mais les efforts dans ce sens s’amplifient à la fin du XVIe siècle; Walter Raleigh attaque l’île de Trinidad, dans les Caraïbes, tente en 1595 de s’emparer de la Guyane qu’il qualifie de véritable «eldorado»; en 1584, il avait voulu créer une colonie en «Virginie», ainsi baptisée en l’honneur de sa reine vierge, et qui correspond en fait à la Caroline du Nord actuelle; il récidive en 1588 et en 1590, et l’expédition de Bartholomew Gilbert de 1602 sera massacrée dans la baie de Chesapeake par les Indiens. À partir de 1597, les Anglais disputent âprement à des rivaux basques et bretons la possession de Terre-Neuve et de la région du Saint-Laurent. Pendant tout ce temps, l’exploration se poursuit, Martin Frobisher a atteint, en 1576, la terre de Baffin, en 1578 le détroit d’Hudson, mais il déçoit ses commanditaires de la Compagnie du Cathay en rapportant des pyrites qu’il avait confondues avec de l’or!

Le XVIIe siècle connaît d’abord une singulière limitation des efforts. Les premiers Stuarts veulent éviter les occasions de conflits, ne tiennent pas à faire la guerre aux Espagnols ou aux Hollandais.

Les premières colonies

Les établissements coloniaux se limitent surtout à l’Amérique du Nord, en particulier avec la création, en 1607, de Jamestown, dans la baie de Chesapeake, et, en 1620, de la colonie du Massachusetts par les puritains amenés d’Angleterre sur le Mayflower du capitaine John Smith, qui les débarque à New Plymouth. De grands aristocrates ou des compagnies privées développent les établissements de Virginie, du Maryland, de Caroline. Ailleurs, on mentionnera les comptoirs obtenus en Inde, à Madras (1639) avant Calcutta (1654). Du tabac aux épices, les produits exotiques sont ainsi souvent d’origine coloniale. Plus au nord, l’Angleterre dispute à la Hollande la propriété des zones bordières de la baie que Hudson a explorée en 1610-1611 et qui porte son nom.

Il faut attendre la révolution pour que soit relancée une grande politique commerciale que favorise l’Acte de navigation de 1651, très vite repris par la Restauration en 1660; c’est Cromwell aussi qui a la gloire d’annexer la Jamaïque, destinée à devenir la perle de l’empire sucrier des Antilles, et d’encourager une première pénétration au Honduras.

À partir de la Restauration de 1660, on entre dans le temps d’une grande révolution commerciale, et la période 1660-1714 constitue un tournant majeur dans l’histoire de l’empire. Marquée d’abord par des conflits avec les Provinces-Unies, elle est celle des premiers affrontements avec la France et l’Espagne. Les guerres apportent leurs dépouilles. New Amsterdam devient New York en 1664 et sa conquête complète l’édification d’une Nouvelle-Angleterre, dont les colonies du Rhode Island, du Connecticut, du Maine, du New Hampshire ont été le fait de colons puritains; en 1681, le quaker William Penn se voit octroyer le territoire de la future Pennsylvanie. Partis d’Albany, des colons anglais explorent la haute vallée de l’Ohio et esquissent la prise de possession de l’Ohio, du Kentucky, de l’Indiana (1692-1694), Gibraltar a été arraché à l’Espagne en 1704, le traité d’Utrecht (1713) comporte l’acquisition définitive de Terre-Neuve, de l’Acadie, de la baie d’Hudson. Cependant qu’ailleurs le domaine s’élargit: avec Bombay, comptoir portugais reçu en dot par Charles II en 1661, et avec les comptoirs plus ou moins précaires encore de la Compagnie royale d’Afrique reconstituée en 1672.

Les préoccupations britanniques sont alors strictement mercantiles. L’émigration vers l’Amérique du Nord est encouragée par la propagande des compagnies, les Blancs bien vite moins recherchés dans les plantations du Sud que la main-d’œuvre servile noire. Le négoce intercolonial est limité par la loi, qui impose le plus souvent l’étape de la métropole. Celle-ci, surtout à partir de Londres, mais aussi à dater du début du XVIIIe siècle de Bristol et Glasgow, se transforme en gigantesque dépôt de produits destinés en partie à la réexportation, du cacao et du café au tabac, au sucre, aux épices, au rhum. Un fructueux commerce triangulaire relie Afrique, Amérique et Europe. La flotte de commerce anglaise, avec 500 000 tonneaux dans la première décennie du XVIIIe siècle, joue pleinement son rôle en supplantant la flotte néerlandaise.

Volontarisme et déceptions

Entre 1714 et 1774, l’expansion est multiforme, de plus en plus volontariste. Elle continue d’être souvent le fait des compagnies, qui explorent, créent des établissements, concluent des traités, grignotent territoires et influences. En Inde, le Bengale est rapidement une zone privilégiée, et le général Clive, en remportant en 1757 la victoire de Plassey sur une force indigène alliée aux Français, prépare la mainmise décisive qui ne laisse plus à la France que des comptoirs épars et place tout le sous-continent sous la menace d’une grandissante emprise anglaise. En Amérique du Nord, bloqués au Canada par l’établissement du Québec et inquiétés par les missions d’exploration, de commerce et de chasse qui portent leur rivaux vers l’ouest, les Anglais déplorent aussi l’existence de la Louisiane et de la chaîne de fortins français sur le Mississippi: le traité de Paris de 1763 leur vaut au moins de s’emparer du Québec et d’avoir les mains libres au Canada, et ils reçoivent la Floride, «en prime», de l’Espagne. L’Amérique des treize colonies, elle, a été achevée en 1732 avec la création de la Georgie; elle compte déjà 1 170 000 habitants en 1750, pour la plupart des hommes libres d’ascendance britannique. Ces colonies constituent une Grande-Bretagne d’au-delà des mers avec 99 p. 100 de protestants de toute confession et la jouissance généralisée de droits anglais, et, pour les affaires locales, de prérogatives politiques très avancées.

Le moment de l’apogée de ce premier empire est précisément celui de la crise décisive.

La révolution américaine est née en tout premier lieu d’une contradiction. Les colons se sentent fils de la libre Angleterre, ils sont des sujets loyaux et ont pris leur part des combats victorieux de la guerre de Sept Ans (de 1756 à 1763). Ils ne sont pourtant en rien représentés au Parlement de Westminster et nul en Grande-Bretagne ne songe à les faire bénéficier de la Déclaration des droits (Bill of Rights) qui, en 1689, avait proclamé, en cas d’imposition fiscale, le droit des contribuables à donner leur assentiment par l’intermédiaire de leurs représentants.

Les besoins du gouvernement de George III conduisent à augmenter les taxes pesant sur les coloniaux d’Amérique. En 1764, une loi sur le sucre a infligé un droit de douane sur l’importation des mélasses étrangères, en 1765 la loi du timbre impose un droit sur tous les actes civils et nombre de biens, depuis les diplômes et les livres jusqu’aux jeux de cartes. De Boston à la Virginie, la résistance s’organise, prenant en partie l’allure de boycottage des marchandises anglaises; avec l’abolition du timbre en 1766, tout s’apaiserait si le Parlement de Londres n’avait pas aussi réaffirmé son droit souverain exclusif à légiférer, y compris dans les colonies. En 1767, de nouvelles taxes douanières sont édictées sur le verre, le plomb, la peinture, le thé et le papier. L’indignation rebondit derechef, le boycottage reprend, des manifestations de rue sont combattues par la violence, avec, en mars 1770, «le massacre de Boston» (cinq manifestants tués). Et quand, malgré tout, l’apaisement semble triompher, le pouvoir décide, en 1773, d’accorder à la Compagnie des Indes le libre accès au marché américain, rompant ainsi, par l’octroi d’un privilège, avec les interdits du commerce intercolonial: les colons répliquent par de nouvelles manifestations, et, lors de la fameuse Boston Tea Party de décembre, trois cent quarante-deux caisses de thé d’un navire de la Compagnie sont vidées dans le port de la ville.

L’engrenage des luttes coloniales apparaît avec la succession de mesures de répression et de réponses de plus en plus violentes à l’injustice: un premier Congrès continental se tient à Philadelphie en septembre-octobre 1774 pour protester contre la fermeture du port de Boston, les prises d’armes se multiplient devant les refus de tout compromis, la fièvre gagne les esprits, s’exprimant par exemple dans le pamphlet de Thomas Paine Common Sense (1776). On en arrive à la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, inspirée jusque dans le vocabulaire des écrits de John Locke et suprême hommage ainsi rendu aux leçons reçues du colonisateur. Le texte sera, par la suite, une référence et un modèle pour les mouvements nationalistes de l’Empire.

Ce qui importe, c’est que, bénéficiaires de l’aide française après leur victoire de Saratoga d’octobre 1777, rejoints aussi par les Hollandais et les Espagnols, les insurgents font triompher l’indépendance, et que, de surcroît, le traité de Versailles de septembre 1783 coûte aussi aux Anglais la perte de la Floride, rendue aux Espagnols.

Cette décolonisation au prix d’une longue guerre n’est nullement mortelle pour le négoce Grande-Bretagne - Amérique, dont la santé vite retrouvée contribue même à inspirer davantage de doutes encore sur la nécessité du lien colonial. La perte des treize colonies n’a pas non plus gêné l’avancée vers le nord du continent, aux latitudes du Canada; la côte pacifique est explorée par Vancouver entre 1792 et 1794, et atteinte par terre par Mackenzie en 1793. Mais la catastrophe politique coïncide avec les premiers scandales en Inde: le gouverneur du Bengale, Warren Hastings, est mis en jugement à son retour en Angleterre pour pratiques corruptrices (il sera acquitté... huit ans plus tard), et le Parlement estime que le gouvernement doit désormais bénéficier d’un droit de contrôle sur les activités de la Compagnie par l’entremise d’un ministre responsable.

On peut certes se consoler en prenant connaissance des explorations océaniques de Cook entre 1768 et 1779. Il a pris possession, au nom de l’Angleterre, de la Nouvelle-Galles du Sud, a reconnu la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie, exploré nombre d’îles et d’archipels du Pacifique, avant d’être tué au cours d’une échauffourée aux îles Hawaii. En 1788, une colonie nouvelle peut, grâce à ses explorations, naître en Australie.

Le moment n’est donc pas à tous les abandons. Il est aux premiers doutes. Et, avant les grands affrontements avec la France révolutionnaire et napoléonienne, on s’interroge aussi sur le devenir d’un empire dont les communications maritimes pourraient être menacées par la puissance navale retrouvée de l’éternelle rivale.

2. Le deuxième empire colonial

C’est l’empire paradoxal, développé souvent sous la contrainte de la nécessité, des initiatives locales, de l’acceptation des occasions offertes, de la volonté de ne pas laisser aux autres le bénéfice d’annexions que l’on peut réaliser soi-même. C’est l’empire qui est maintenu ou qui se développe, alors même que la puissance croissante de l’économie et la domination des flottes de commerce britanniques permettraient aisément de conquérir marchés et produits sans coup férir. C’est un empire que l’on gouverne avec autorité, quand les grandes libertés anglaises sont dans toutes les bouches et que le puissant esprit philanthropique en vogue contribue à magnifier un rôle civilisateur et à vouloir améliorer le sort des soumis. C’est un empire de plus en plus mondial, aux territoires immenses. Les Little Englanders , qui se satisferaient pour leur part des bornes de la métropole, constatant que s’écroulent déjà les vastes possessions de l’Espagne et du Portugal en Amérique.

Le heurt des doctrines

Jamais on n’a autant discuté des destinées de la colonisation. Au premier rang, les «manchestériens», ainsi nommés parce que leur «école» a recruté ses chantres les plus connus dans les milieux de l’industrie cotonnière, dont la capitale est indéniablement la métropole du Lancashire. Ils sont politiquement représentés par Richard Cobden et John Bright et traduisent les vues dominantes d’une fraction de la grande bourgeoisie industrielle. S’y mêlent des considérations généreuses sur la fraternité des hommes, un pacifisme de principe, mais aussi un pessimisme absolu à l’égard de l’aventure coloniale et de ses lendemains, ainsi qu’un doute considérable quant aux nécessités économiques de la conquête. Propagées dès les années 1830 par Henry Parnell, auteur de On Financial Reform , illustrées par les discours parlementaires d’un Richard Cobden, prophète du libre-échange, et qui ne veut voir dans les colonies et l’effort militaire pour les conquérir et les tenir que le débouché naturel des cadets de familles aristocratiques, leurs convictions trouveront leur exposition la plus claire en 1862 et 1863. The Empire , recueil de lettres adressées au Daily News par un professeur d’histoire d’Oxford, Godwin Smith, devient alors leur bréviaire. Le libre-échange (qui a triomphé en 1846-1849) aurait, selon lui, «rendu inintelligente» la vieille politique coloniale. Celle-ci serait un pur gaspillage de fonds publics. Les colonies s’assoupiraient dans un fallacieux sentiment de sécurité extérieure qui, à l’abri du bras tutélaire de la métropole, retarderait leur maturation. Le Royaume-Uni ferait de son côté un marché de dupes en construisant à grands frais des routes, des canaux, des voies ferrées, des fortifications, sans que jamais les taxes locales compensent totalement les dépenses. Plus: en risquant marins et soldats partout dans le monde, l’Angleterre perdrait les avantages de sa position insulaire. Déjà des droits de douanes frappent les produits anglais à l’entrée des colonies quand on obtiendrait aisément des mêmes territoires, supposés indépendants, des concessions profitables en employant d’efficaces moyens de pression. Allant plus loin que d’autres porte-parole de l’école, Smith va jusqu’à condamner même l’occupation de l’Inde, n’admettant, pour un temps, que le maintien d’une domination militaire à des fins humanitaires et, encore, sous réserve que les vice-rois garantissent la totale autosuffisance budgétaire du sous-continent.

Les «benthamites» ne vont pas aussi loin. Comme leur maître, Jeremy Bentham, mort en 1832, ils sont sensibles à l’absurdité de bien des situations coloniales, mais souhaitent des réformes et la préservation de l’essentiel. Parmi eux, des bourgeois et des aristocrates libéraux, J. A. Roebuck, lord Durham, sir William Molesworth, Charles Buller, Edward Gibbon Wakefield, John Stuart Mill, lord Elgin, lord Grey. Ils sont connus comme les «réformistes coloniaux» et ont fait parler d’eux surtout dans les années 1830-1850. Selon eux, la prospérité future du pays dépendrait de l’acquisition de vastes zones de développement, qui offriraient aussi l’avantage de constituer des lieux d’accueil pour des émigrants, et donc le moyen de préserver la paix sociale dans le Royaume-Uni. Wakefield, apôtre de la «colonisation systématique», prône la vente de terres disponibles dans les colonies à des prix dissuasifs pour les pauvres, mais attractifs pour des entrepreneurs capables de favoriser la mise en valeur tout en employant une main-d’œuvre salariée d’importation; il avait rallié Bentham à son point de vue un an avant la mort de son grand homme. La colonisation offrirait un moyen de sortir du danger révolutionnaire si craint par les victoriens de la première période et, procurant profits aux capitalistes et travail aux chômeurs, elle constituerait, Mill le souligne en 1848, la panacée. Par ailleurs, ces réformistes sont loin d’être fermés à des mesures libérales dans les terres de domination et ils se font volontiers, dans le cas des colonies de peuplement européen, les tenants d’un responsible government . On voit même Molesworth avancer l’idée d’un Parlement impérial qui réunirait les représentants des colonies (1850), et certains tirent déjà argument de la complémentarité des économies de la métropole et de ses dépendances.

Les hommes de doute ont, en face d’eux, des adversaires résolus, animés d’ailleurs par des principes souvent fort différents. Dans les rangs du non-conformisme religieux, si riche en vocations missionnaires, on rencontre bien des esprits favorables à une colonisation-évangélisation. Humanitaristes et philanthropes ont gagné de durs combats: après l’abolition de la traite pour les Britanniques (1807) et les autres (1815), ils ont obtenu, en 1833, au grand dam des planteurs, celle de l’esclavage dans les colonies; ils n’en sont que plus persuadés que l’étape suivante, celle de l’action civilisatrice, doit être conduite par les Occidentaux. Au gouvernement, à l’amirauté, dans les milieux militaires, des considérations stratégiques rendent souvent difficile l’idée du moindre abandon de ce qui a été possédé: il faudra attendre Gladstone pour qu’on cède en 1881 à la volonté indépendantiste des Boers du Transvaal, pourtant réunis à l’empire par leur propre volonté trois ans plus tôt, et que la même année, en Inde, on respecte une parole donnée cinquante ans plus tôt de restituer, après ce délai, le Mysore à son maharadjah au lieu d’y poursuivre l’administration directe. Bien des Britanniques sont tôt sensibles à la grandeur de l’empire, aux occasions offertes à des individus audacieux ou à des fils de famille sans avenir en métropole, les colonies devenant ainsi la «frontière pionnière» du Royaume-Uni. Même des citoyens des classes pauvres les voient comme un lieu d’expérience démocratique et un terrain offrant de réelles possibilités d’ascension sociale. En 1868, l’Institut royal des colonies regroupe les enthousiastes du monde de l’esprit comme de la politique, parmi eux l’influent homme d’État libéral William Edward Forster; cette même année, sir Charles Dilke, ancien secrétaire général du Foreign Office, publie Problems of Greater-Britain (récit de voyages dans les contrées anglophones pendant les années 1867 et 1868) et, en deux forts volumes, fait prendre conscience de l’étendue d’un empire qui lui a permis, au cours d’un long tour du monde, de rester presque constamment sous la protection du drapeau anglais. Il est le premier à populariser une expression, «Greater-Britain», qui sera souvent reprise par les partisans ultérieurs d’une «grande nation» britannique.

On est alors au seuil de la période où l’impérialisme va prendre décisivement son essor. Et il est permis de mesurer combien les réalistes l’avaient d’ores et déjà emporté sur les prudents comme sur les adversaires de la mainmise coloniale.

La réalité de l’expansion

Il serait vain d’invoquer la chronologie dans la succession des annexions nouvelles, qui sont réalisées sans stratégie d’ensemble. Même s’il n’est pas interdit de souligner le rôle considérable du souci de protéger l’Inde, ses voies d’accès, ses pourtours, ou encore de favoriser l’approche des marchés si prometteurs de l’Extrême-Orient.

En Inde même, après l’annexion du Bengale en 1765, et jusqu’à la soumission du Pendjab en 1849, la politique de mainmise est menée sans discontinuer, en particulier depuis le succès de la stratégie de Wellesley, entre 1798 et 1804, d’imposer des traités de vassalité aux princes, auxquels est promise le protection des armes anglaises en échange de leur acceptation des arbitrages suprêmes du colonisateur, investi du droit de paramountcy (suzeraineté). Tous les prétextes sont bons pour procéder à des annexions définitives: de la mauvaise gestion des princes à leur refus de tenir compte des «conseils» de leur protecteur, de révoltes populaires xénophobes à la nécessité de protéger les intérêts britanniques ; on voit «punir», comme dans le cas du royaume d’Oudh, les exactions du souverain contre ses sujets par une véritable «commise» anglaise justifiée par des proclamations généreusement humanitaires (1856); la théorie du lapse , inventée par le gouverneur lord Dalhousie, au cours de son administration, de 1848 à 1856, permet de faire tomber sous la coupe directe des fonctionnaires de la Compagnie les États (S t ra, N gpur) dont les princes n’ont pas d’héritier légitime en ligne directe. Un souci croissant de la sécurité des frontières mène par ailleurs aux premiers établissements en Birmanie en 1852 et à la première série de désastreuses expéditions contre l’Afghanistan, avec l’expédition manquée de lord Auckland en 1838, vengée par celle de sir Charles Napier en 1843; on en revient alors à un provisoire statu quo ante.

Sur les routes des Indes, Aden devient colonie en 1839, le Natal vient compléter la possession du Cap en 1843, cependant que des établissements africains ont une destinée sui generis. Bien avant le Basutoland annexé en 1868, la Gambie en 1843, la Côte-de-l’Or, où le comptoir devient colonie en 1821, les premiers établissements nigérians (1848) et la Sierra Leone (dès 1808) constituent le prélude à la grande politique africaine de l’âge des impérialismes. Une stratégie «des côtes et des baies» a coupé les républiques boers issues du Grand Trek de 1835-1843 de leurs accès côtiers (Delagoa Bay, en 1860-1868, Santa Lucia Bay, en 1866-1871, annexion du Griqualand occidental en 1871 contribuant avec le Natal à faire dépendre du bon vouloir britannique le développement de la richesse des territoires boers).

Dans l’Atlantique sud occidental, l’acquisition des Malouines paraît d’un intérêt stratégique discutable, mais fait naître un problème qui a survécu à la décolonisation du XXe siècle.

Pacifique et océan Indien ne sont pas omis. On continue la colonisation de l’Australie, où six colonies ont été créées à la date de 1855; on leur a ajouté un moment la Nouvelle-Zélande, annexée pour éviter une mainmise française en 1840 et dotée d’un statut propre en 1855; on dispute aux Hollandais les régions malaises et, autour de Singapour, on réunit une série de protectorats avant 1867. Laissant aux Américains le soin d’ouvrir le Japon au commerce occidental, les Britanniques appuient ensuite les efforts pour convaincre le gouvernement shogunal de ne pas remettre en question les concessions douanières, portuaires et juridiques consenties bientôt aux grandes puissances européennes. Le prétexte d’une atteinte aux intérêts anglais par les autorités chinoises de Canton, qui ont fait jeter à la mer l’opium apporté par des navires venus de l’Inde, suffit à Palmerston pour provoquer une guerre contre le Céleste Empire: elle vaut à l’Angleterre victorieuse, outre l’ouverture tant espérée de ports au commerce européen, l’acquisition de l’île de Hong Kong (1842); s’ensuivront plusieurs expéditions, menées de concert avec la France, pour étendre ces avantages et, surtout, obtenir leur respect; Londres se satisfait d’ailleurs des libertés, privilèges, avantages financiers et promesses commerciales sans chercher à étendre outre mesure un espace territorial de colonisation que lui disputeraient de puissants rivaux européens, sans compter peut-être les États-Unis.

Convient-il d’ajouter à cet empire les colonies sans drapeau? De ranger parmi les entreprises impérialistes l’aide aux «indépendances» latino-américaines («l’Amérique espagnole est libre, et si nous ne gâchons pas nos affaires tristement, elle est anglaise», Canning, 1824), les traités commerciaux imposés à l’Iran (1836, 1857), à la Turquie (1838, 1861), au Siam, au Maroc, pour ne pas revenir à la Chine? La question mérite certes d’être posée et a, en tout cas, le mérite de souligner combien l’expansion a, partout dans le monde, été sous-tendue par la croissance formidable de l’économie industrielle et la nécessité de se procurer marchés, sources de matières premières, champs d’investissements sûrs.

La variété des statuts

Le gouvernement de territoires conquis a en tout cas illustré le génie empirique de la Grande-Bretagne. Les statuts coloniaux ont été multiples et évolutifs. Certaines colonies ont connu un régime purement administratif ou militaire: Gibraltar, Malte, la Guyane, les Falkland, où, au mieux, les gouverneurs se font assister d’un conseil exécutif, voire législatif, toujours en usant du mode de la désignation autoritaire des conseillers. D’autres colonies (Jamaïque, Trinidad, île Maurice) ont connu des conseils législatifs qui, en partie élus, assistent le gouverneur et sont toujours révocables: ainsi, en Jamaïque, on supprime l’élément représentatif en 1866 à la suite des tensions entre Blancs et Noirs. Plus avancées, certaines possessions comme Terre-Neuve, les Bermudes, les Bahamas ont eu tôt des assemblées élues faisant réellement la loi. On a recours encore au système de la compagnie à charte, en maintenant en place la Compagnie des Indes jusqu’en 1857, la Compagnie de la baie d’Hudson jusqu’en 1869. Les frontières des ensembles à administrer ont fait l’objet d’autres hésitations, entre les formes fédérales ou la création de colonies nettement distinctes dans le cas de zones étendues, entre la gestion directe et le gouvernement par l’intermédiaire de princes, chefs ou aristocrates indigènes. Quelquefois, la révolte régionale ou nationale, ou encore une revendication d’autant plus écoutée qu’elle provient de colons d’origine européenne, rappelant le précédent américain de 1774-1776, frayent la voie à des réformes de portée inégale. Il convient de consacrer une place à part, précisément, à la perle indienne de l’empire ainsi qu’à trois ensembles destinés à devenir les premiers partenaires réellement égaux du Royaume-Uni: le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

L’Inde

L’Inde conserve jusqu’en 1857 le statut ambigu de dépendance d’une compagnie à charte, elle-même pourtant soumise au contrôle du gouvernement royal. À la fin de cette période, 4 millions de kilomètres carrés, pour moitié des provinces d’administration directe, sont sous contrôle, cent soixante et un millions d’habitants vivent sous le signe du drapeau britannique, dont quarante-huit millions seulement demeurent les sujets de princes. À Londres, deux conseils sont les tuteurs de l’ensemble: celui des directors est, avant 1853, composé de vingt-quatre membres possesseurs d’au moins 2 000 livres d’actions chacun et élus par le second, celui des proprietors , actionnaires pour 1 000 livres chacun au moins; la réforme imposée lors du renouvellement de la charte, en 1853, a ramené à dix-huit le nombre des directors et a réservé à la Couronne la désignation de six d’entre eux; un «comité secret» de trois directors est la principale courroie de transmission des décisions. Par ailleurs, depuis 1784, un organisme de régulation, le Board of Control, formé de six conseillers privés de la Couronne, veille à la bonne marche de l’administration; son président fait partie du cabinet et, très autonome par rapport à ses collègues, il est un véritable «ministre de l’Inde». En fait, le pouvoir politique laisse à une compagnie privée le soin de mettre à exécution les décisions qu’il prend; le grand avantage, pour les directors, est, également jusqu’en 1853, de bénéficier de larges revenus, en grande partie assurés par leurs droits de patronage sur les nominations de fonctionnaires en Inde (ensuite, on recrute ces derniers par concours). En Inde même, depuis 1773, la tendance est à la centralisation: le gouverneur du Bengale, à Calcutta, est devenu gouverneur général de sa province avec prépondérance sur ses collègues gouverneurs de Madras et de Bombay, notamment en matière de guerre et de paix; depuis 1833, il peut légiférer et promulguer des lois, et non plus seulement des règlements; vingt ans plus tard, véritable souverain local, il ne s’occupe plus que d’administration générale. Le gouvernement en Inde doit lever sur place les impôts nécessaires à son fonctionnement, mais aussi aux besoins de la Compagnie à Londres et, à partir de 1833, au versement aux actionnaires de la rente fixe qui a remplacé leurs anciens dividendes. Le principe est celui d’un «despotisme paternel et éclairé».

Depuis 1833, les exécutants locaux pourraient être en théorie choisis parmi les indigènes. En fait, la haute administration sort du collège de la Compagnie à Hailesbury et les civil servants indiens sont des Européens très généreusement rétribués et, à leur retraite, dotés d’une pension. Les commissaires auprès des princes portent le titre de «résident». L’armée des Indes est plus largement ouverte au recrutement local, c’est le cas de cent cinquante cinq mille de ses deux cent mille soldats, mais les régiments indigènes ont un encadrement européen.

Née d’une aventure économique, la Compagnie vit le paradoxe d’être devenue avant tout un rouage administratif. Dès 1813, elle a perdu tout privilège pour les échanges Inde-métropole et, en 1833, ses actionnaires convertis en rentiers, elle ne joue plus de rôle commercial particulier. Pourtant, le statut de l’Inde est déterminé par un mercantilisme asservissant, tendant à réserver son marché aux Britanniques qui exigent des tarifs douaniers très légers sur leurs exportations alors qu’ils ont fixé très haut les tarifs sur les produits indiens à leur entrée en Angleterre; colonie d’exploitation, l’Inde a connu la ruine de ses artisans traditionnels. Parallèlement, c’est l’État qui prend à sa charge les transports, l’irrigation, les postes, les banques. Les beaux temps du libéralisme manchestérien sont ainsi ceux de l’exception indienne. Ce qui est d’ailleurs dans l’intérêt des cotonniers du Lancashire. Des planteurs, courtiers, négociants, commerçants de gros, commis, employés complètent l’encadrement européen de ce qui est une véritable colonie.

Si les routes, les canaux, voire les chemins de fer (la première ligne inaugurée en 1853) témoignent que colonisation et développement peuvent être associés, les utilitaristes benthamites ont beaucoup fait pour que la présence britannique signifie aussi la réforme des abus et le progrès de la «civilisation». Ancien haut fonctionnaire à Calcutta, Charles Trevelyan a plaidé en 1838 en faveur de l’«éducation du peuple de l’Inde» et de la diffusion des connaissances et de la morale occidentales. D’autres Britanniques se méfient par contre de toute tentation à occidentaliser les Indiens, tant par prudence politique que par préjugé.

Les missions chrétiennes se sont multipliées, créant des écoles, diffusant des livres, jouant le pari de la conversion des élites et favorisant de fait la naissance d’un courant moderniste indigène qui, au sein de la société Brahma Samaj, fondée par R m Mohan Roy, se donne pour objet de sauver la tradition nationale en se mettant à l’écoute de l’Europe. Les autorités officielles, qui ont longtemps soutenu les cultures locales, s’orientent après 1833 vers l’occidentalisation, en partie sous l’influence de Trevelyan et, surtout, de Thomas Babington Macaulay: des écoles secondaires dans les grandes villes se multiplient. Après 1854, on tente d’intégrer écoles publiques et écoles des missions dans un même système, de coordonner le primaire et le secondaire, et on lance le projet de créer des universités à Madras, Bombay et Calcutta.

C’est en partie cette politique d’occidentalisation qui aboutit, parce qu’elle se heurte à des résistances locales en touchant aux mœurs et aux croyances, à faire de la mutinerie de militaires, en 1857 (the Great Mutiny ) un mouvement si puissant que les historiens de l’Inde l’évoquent comme une révolution, voire comme une guerre d’indépendance. Commencée le 10 mai à Meerut, près de Delhi, au sein d’un régiment de cipayes, elle s’étend aux provinces du Nord-Ouest, s’appuie sur des mythes comme la promesse de la liberté cent ans après la bataille de Plassey, réhabilite un temps l’autorité théorique du Grand Moghol. Delhi n’est reconquise qu’en septembre 1857 et des combats sporadiques se poursuivent encore quelque temps. Du coup, les Britanniques y perdent leurs illusions sur la possibilité de «forcer l’introduction des normes de l’Europe dans une nation asiatique». Et, même si la responsabilité de la Compagnie n’est pas évidente, le Premier ministre Palmerston puis son successeur, lord Derby, estiment l’un et l’autre qu’elle constitue un anachronisme malheureux: le 2 août 1858, le Parlement transfère à la Couronne les droits de la Compagnie et crée, à Londres, un secrétariat d’État à l’Inde. Le 1er novembre, à Allahabad, le premier vice-roi et gouverneur général, lord Canning, donne lecture d’une proclamation de la reine et inaugure une politique qui va s’appuyer plus décisivement sur les princes feudataires et, en pardonnant rapidement aux moins coupables, en vient à un mélange d’autoritarisme, de respect des cultures indigènes, de relative promotion des élites, mais aussi de réorganisation totale de l’armée: elle est portée à soixante-cinq mille militaires britanniques servant dans des corps homogènes et cent quarante mille soldats indigènes encadrés par des Anglais.

Les grands secteurs de la vie collective confiés à des Européens, l’introduction des indigènes aux hauts niveaux du service civil, soigneusement mesurée malgré des dispositions théoriquement favorables, une ségrégation de fait systématique entre colons et indigènes, y compris dans le domaine matrimonial, font ensuite de l’Inde une colonie d’exploitation originale. Les progrès d’une éducation qui ne touche encore que six cent mille élèves pour le secondaire et vingt-trois mille étudiants en 1901 et laisse subsister de 97 à 98 p. 100 d’analphabètes, le développement des cultures d’exportation et des travaux d’irrigation, qui ne préviennent pas le retour de famines récurrentes, la croissance des chemins de fer (près de 40 000 km de voies en 1900), quelques créations d’industries (coton dans la région de Bombay, jute autour de Calcutta) témoignent d’une réelle volonté civilisatrice. Mais les nationalistes ne se trompent pas, qui, en 1885, ont fait naître un parti du Congrès, décidé au départ à lutter pour une indépendance progressive, mais de plus en plus radicalisé à partir de 1897. La couronne impériale conférée à Victoria par la loi de 1876 n’y change rien, non plus que les timides évolutions des conseils destinés à assister le vice-roi ou la mise en place de conseils et municipalités à l’échelon local.

Le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande

Une évolution toute différente caractérise le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Au Canada, par le loi sur le Québec (Quebec Act) de 1774, on avait d’abord choisi de soumettre l’ancienne province française à un gouverneur anglais, assisté d’un conseil consultatif nommé, et on avait laissé une pleine autonomie aux provinces de Terre-Neuve, de Nouvelle-Écosse, à l’île du Prince-Édouard, puis au Nouveau-Brunswick après sa fondation en 1784. En 1791, Pitt avait pris acte de développements originaux, en particulier de l’installation de loyalistes venus des États-Unis et d’immigrants écossais et anglais dans la région du lac Ontario. Une nouvelle Constitution distingue un Haut- et un BasCanada, le premier correspondant à l’Ontario, le second au Québec, chacun étant doté d’une administration propre, y compris d’un conseil législatif, et l’ensemble étant soumis à un gouverneur commun.

La guerre anglo-américaine de 1812-1814 aurait pu contribuer à unifier les esprits, d’autant que, dès l’origine, on avait reconnu aux Québécois catholiques l’exercice de leur religion dans le plein respect de l’égalité des droits. Pourtant, le mécontentement grandit, dans la province anglaise contre la politique foncière des autorités, au Québec parce que gouverneur et principaux fonctionnaires sont britanniques et, à partir de 1833, favorisent l’implantation d’immigrants protestants; partout, on souhaite transformer le système politique en soumettant l’exécutif au législatif. L’année 1837 devient celle d’une double révolte, celle de Louis-Joseph Papineau au Québec, celle de William Lyon Mackenzie dans l’Ontario.

L’avertissement paraît d’autant plus grave que le modèle des États-Unis est proche. Un rapport de lord Durham, conseillé par son ami Edward Gibbon Wakefield, conclut en 1839 à la nécessité d’évoluer vers un gouvernement responsable, mais aussi à l’unification des deux Canadas dans l’espoir d’une fusion des ethnies d’origine européenne. Le Canada Act de 1840 retient la suggestion de l’unification sous un même gouverneur général, qui serait assisté d’un conseil consultatif dont les membres nommés siégeraient à titre viager et d’une assemblée législative élue avec un nombre de représentants égal pour chacune des deux provinces. Lord Elgin fait évoluer, à partir de 1847, le système vers une véritable autonomie interne, l’exécutif se rangeant aux décisions de l’assemblée. Terre-Neuve, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse obtiennent également ce responsible government .

En fait, le Canada a alors besoin du soutien anglais pour affronter la rivalité commerciale et territoriale des États-Unis. En 1842 et 1847, deux traités américano-britanniques fixent le tracé de la frontière entre Canada et Maine et, sur le Pacifique, à la hauteur du 49e parallèle.

L’essor démographique est marqué par un fort accroissement naturel dans le Québec, mais par une immigration bien plus considérable en Ontario: dès 1861, les anciennes terres françaises n’opposent que un million cent mille habitants au million et demi de la province voisine. L’inquiétude de francophones fortement attachés à leur religion et à leurs mœurs plaide alors en faveur d’une fédéralisation que les anglophones, conscients des inconvénients de l’égalité dans la représentation à l’Assemblée, ne repoussent pas. Le développement du chemin de fer et la présence américaine jouent en faveur de la préservation d’une unité. En 1867, le gouvernement de Londres sait saisir l’opportunité et accepter un projet canadien, traduit dans l’Acte de l’Amérique du Nord britannique ; celui-ci est la véritable constitution, qui durera plus d’un siècle, d’un type d’État nouveau, le dominion, doté d’une pleine souveraineté interne et qui, aussi, en dehors de Terre-Neuve (jusqu’en 1949) et de l’île du Prince-Édouard (avant 1873), regroupe dans un système fédéral les Provinces maritimes et est ouvert à de nouvelles adhésions (la Colombie britannique, en 1871, par exemple). Une nouvelle capitale, Ottawa, doit accueillir le Parlement fédéral et le gouvernement responsable devant lui, le premier Premier ministre étant sir John Macdonald.

Cette évolution intelligente offre des perspectives de développement interne (le Canadian Pacific Railway achevé en 1885 entre Montréal et Vancouver), mais devient surtout un modèle garantissant à la métropole une loyauté nouvelle.

L’Australie a d’abord consisté en une terre de bagnards, les convicts , dont les sept cent cinquante premiers ont été débarqués en 1788 à Botany Bay. Les colons libres affluent à partir de 1793; l’envoi des convicts cesse progressivement colonie par colonie en Australie entre 1840 et 1868. Surtout, d’abord limitée à la Nouvelle-Galles du Sud, autour de Sidney, la colonisation s’étend progressivement vers l’intérieur et vers d’autres côtes; la Tasmanie est fondée en 1803 (les aborigènes y sont pratiquement exterminés), le Victoria en 1851 (Melbourne dès 1835), le Queensland en 1859, puis l’Australie-Méridionale.

Au départ, l’élevage du mouton, le mérinos espagnol introduit en 1796, et l’exploitation de l’or dominent; en Australie-Méridionale, Wakefield a essayé de traduire dans les faits, à partir de 1830, ses idées sur la création de colonies agraires ouvertes à l’immigration; il échoue dans ses schémas, mais, dès les années 1840, de riches terres à blé et l’exploitation du cuivre garantissent une prospérité croissante.

Dans les diverses colonies, une fois ce statut reconnu, on passe aisément au responsible government à partir de 1842, et, très facilement, on introduit le schéma qui est, au même moment, expérimenté au Canada après le rapport Durham. On aboutit moins vite à la fédération des six colonies finalement mises en place et séparées parfois par des distances considérables: l’idée n’est réellement discutée que dans les années 1890, après que le chemin de fer a déjà commencé à associer les territoires; on parviendra seulement en 1900 à l’instauration du Commonwealth d’Australie par une loi mise en application le 1er janvier suivant. Alors, imitant à nouveau le Canada, on passera à l’édification de la nouvelle capitale, Canberra.

La Nouvelle-Zélande doit d’être britannique aux efforts de Wakefield. Déçu par l’échec de son expérience australienne, il obtient de diriger une compagnie à charte (1838) et organise les premières colonies de peuplement. Cependant, le gouvernement de Londres, pour éviter une mainmise politique française, se résigne à l’annexion en 1840. La colonie est alors peuplée de Maoris, avec lesquels on commence par négocier; mais l’avidité des colons mène à des guerres contre les tribus, la première en 1842-1846.

De 1845 à 1853, sous le gouverneur George Grey, la Nouvelle-Zélande se développe dans une paix relative: les colons sont surtout orientés vers l’île du Sud très faiblement peuplée d’indigènes, et les Maoris sont protégés et dotés d’écoles et d’hôpitaux. Les premiers conseils élus des dix principales colonies sont instaurés en 1852 dans le cadre d’une «Fédération néo-zélandaise» elle-même dotée d’une assemblée, le gouverneur conservant encore les responsabilités suprêmes. On a fixé le passage au responsible government à 1856.

De soixante mille à cette date, le nombre de colons passe à trois cent cinquante mille en 1878: ils se pressent aussi dans l’île du Nord, provoquant, entre 1860 et 1871, la deuxième guerre maorie, que Grey, revenu à son poste de gouverneur entre 1861 et 1868, s’efforce de régler; les indigènes doivent en fin de compte se satisfaire de la création de quelques réserves, sur le tiers de l’île septentrionale, et d’une représentation propre dans l’assemblée fédérale. Celle-ci, par une loi qu’elle adopte elle-même, se transforme en 1876 en un Parlement national, siégeant à Wellington, sans que subsistent les anciennes assemblées provinciales.

L’économie est fondée surtout sur l’agriculture, et plus particulièrement sur l’élevage; la Nouvelle-Zélande a trouvé ses meilleurs marchés d’abord en Australie; puis l’introduction de la réfrigération, dans les années 1890, ouvre à ses viandes le grand débouché britannique. C’est aussi à la fin du XIXe siècle qu’elle devient une démocratie modèle, accordant le droit de vote aux femmes dès 1893 et créant un système social parmi les plus avancés de l’époque.

Sa ressemblance géographique avec l’Angleterre, les origines de ses habitants imposent très tôt l’image d’une «Grande-Bretagne des mers du Sud» et contribuent à forger un sentiment loyaliste des plus durables envers la métropole et les monarques qui l’incarnent.

Ces exemples de l’évolution contrastée des possessions anglaises préfigurent la diversité des réactions de la métropole aux attentes des nations soumises: à celles que peuplent des Européens qui sont supposés avoir apporté avec eux les mentalités et les acquis de la civilisation britannique, la promesse d’une coopération croissante entre partenaires; aux autres de subir le poids de préjugés et de stéréotypes. Par ailleurs, si le temps du libre-échange a été celui d’un impérialisme honteux et parfois considéré comme un anachronisme par les contemporains, la première crise mondiale de l’économie, entre 1873-1875 et 1896, coïncide avec une mentalité nouvelle. La foi civilisatrice va se nourrir d’arguments inédits.

L’impérialisme

La fin de l’époque victorienne, la première décennie du XXe siècle ont-elles représenté une coupure dans l’histoire de l’expansion britannique? Après une période où le libre-échange avait suscité bien des interrogations sur la nécessité d’occuper et d’administrer de nouvelles colonies s’ouvre une ère de rivalité économique entre les grandes puissances mondiales; la première crise générale de l’économie sévit de 1873 à 1896; nombre de nations se ruent à la conquête de territoires pendant que se rétrécit le champ de nouveaux essors. De là à supposer que la Grande-Bretagne ait accéléré son élan, que les milieux d’affaires en soient venus à douter que des liens commerciaux, l’existence de «colonies sans drapeau» garantissent à long terme une prépondérance profitable, qu’on soit passé de l’expansion «invisible» ou «informelle» à des actions plus rigoureuses et à des annexions plus nombreuses, que des thèses opportunes seraient venues soutenir un effort sans pareil, il n’y a qu’un pas. Il a été franchi allégrement. Les arguments ne manquent pas aux tenants de la thèse d’un «néo-impérialisme». On retiendra aussi ce qui la contredit et n’est pas négligeable.

De 1840 à 1901, la superficie de l’empire s’est accrue d’un tiers, de 7 millions de kilomètres carrés. Vers 1914, quand le Royaume-Uni compte 45 millions d’habitants regroupés sur ses 310 000 kilomètres carrés, il régit le destin d’une Inde peuplée de 322 millions d’habitants et vaste de ses 5 millions de kilomètres carrés, gouverne directement soixante colonies dépendantes peuplées de 5 200 000 habitants dispersés sur plus de 8 millions de kilomètres carrés et conserve des droits étendus dans cinq dominions où 24 millions d’hommes, la plupart de race blanche, occupent 19 millions de kilomètres carrés. Cet empire unique dans l’histoire est lié par la mer qui est, pour lui, «comme un chemin intérieur». Son manque de cohésion «est plus apparent que réel: il suffit à peu près d’un mois pour se rendre d’un point à un autre de l’empire britannique. Il fallait assurément plus de temps, il y a 1 800 ans, pour traverser l’Empire romain» (Pierre Leroy-Beaulieu, Les Nouvelles Sociétés anglo-saxonnes , 1901). Partout d’ailleurs des positions britanniques commandent le passage des détroits, l’entrée des golfes, les grandes routes maritimes: de Gibraltar à Malte et Chypre, au Cap, à Port-Natal, à l’île Maurice, à Zanzibar, à Singapour, à Hong Kong, à Lagos, etc. Avant l’inauguration, en 1914, du nouveau canal de Panamá, une grande voie transocéanique, avec rupture de communication, passe par le Canada où le premier transcontinental ferroviaire est achevé en 1885; à partir de 1875, pour 4 millions de livres, prix des actions du khédive d’Égypte, l’erreur de Palmerston a été corrigée par Disraeli qui a remis à son pays le contrôle, exercé conjointement avec la France, de la voie de Suez. Au temps du câble télégraphique, à partir de 1862 jusqu’en 1898, on a relié successivement Londres et l’Inde, les États-Unis, l’Afrique; et l’empire invisible des voies de transmission des ordres et de l’information, lui aussi, est britannique.

La liberté des mers est britannique, elle est garantie par une flotte sans égale. La marine de guerre britannique était, en 1871, un véritable tigre aux dents de papier. L’effort a été considérable. On a construit, avant 1890, des navires de plus en plus gros, en fer, puis en acier, embarquant des pièces d’artillerie énormes (4 canons de 80 tonnes tirant des boulets d’une tonne dans le cas de l’Inflexible en 1881); en 1889, le Naval Defence Act adopte le principe du two-power standard d’après lequel la flotte britannique devrait équivaloir à la somme des deux flottes les plus puissantes après elle: en 1883, elle possédait en fait presque autant de navires de bataille que les cinq puissances venant derrière elle; en 1898, le principe vaut effectivement pour deux flottes (la française plus la russe). Devant la croissance des autres, et surtout l’apparition de la menace allemande, le pays se lance dans une course insensée aux armements navals; l’amiral Fisher essaye en 1905 de faire triompher le two-power standard + 10% avant qu’en 1912 la marge soit ramenée à une supériorité globale de 60 p. 100 en invoquant l’existence d’une seule menace réelle, celle de l’Allemagne!

Parmi les grandes conquêtes de cette période, la réalisation de l’axe africain du Cap au Caire est la plus spectaculaire, menée à bien contre toutes les menaces de guerre (affaire de Fachoda en 1898 quand s’affrontent l’expansion française d’est en ouest et la poussée anglaise du nord vers le sud), parfois en se résignant à un vaste conflit armé, comme en Afrique du Sud contre les Boers entre 1899 et 1902. Volonté qui s’explique en partie par la nécessité stratégique de protéger la route des Indes. Mais on n’oubliera ni la poussée aux dépens de la Chine, avec l’acquisition des «nouveaux territoires» de Hong Kong en 1898 et du port de Wei-hai-wei la même année, ni surtout le développement de l’exploitation pétrolière en Iran par la compagnie anglo-persane à capitaux semi-publics, sous l’impulsion de Knox d’Arcy, et l’acquisition, en 1906, dans le Sud-Est, d’une zone d’influence contrebalançant celle de la Russie dans le nord du pays. Et, si impérialisme signifie bien aussi domination économique, le soutien officiel du gouvernement de Londres aux intérêts anglais en Turquie pouvait être le prélude de nouvelles annexions ultérieures aux dépens de l’«homme malade de l’Europe». La fièvre impériale a ainsi bien caractérisé le Royaume-Uni, au point que de bons observateurs français, avant l’Entente cordiale de 1904, dénonçaient le «panbritannisme». L’opinion, parfois «chauffée à blanc» comme en 1900-1902, démontre lors d’élections («élections khaki» de 1900) sa sensibilité aux thèmes des impérialistes.

Les fondements idéologiques

Les racines des thèses impérialistes sont variées. L’élite du pays est nourrie de culture classique et se réfère volontiers aux grands empires de l’Antiquité, prenant pour modèle tour à tour ou simultanément Rome et Athènes. Venise, à l’époque médiévale et moderne, prend parfois le relais. Mais le vieux bagage de références s’accroît de thèses «scientifiques» inspirées de Charles Darwin et du darwinisme, sans l’aval de leur auteur initial, mais avec le soutien d’Herbert Spencer. L’homme intégré au grand jeu de la nature, la survie du plus apte transformée en garantie d’une supériorité de certaines «races» sur d’autres, la lutte pour la vie interprétée comme la justification des appropriations territoriales, une «destinée manifeste» de certains peuples à gouverner les autres pour leur propre bien, voilà qui constitue le «darwinisme social» et devient, dans l’esprit d’une fraction importante des élites, une série d’axiomes sans réplique. Il n’est jamais interdit d’aller puiser des compléments utiles dans l’héritage chrétien, d’y découvrir les leçons de charité et d’amour propres à faire de la conquête et de la domination coloniale les moyens d’apporter aux autres la protection et le progrès qu’ils seraient incapables de se procurer par leurs (faibles) moyens, et, comme le dit magnifiquement Rudyard Kipling en 1899, d’assumer, quoi qu’il en coûte, «le fardeau de l’homme blanc» et de «veiller au prix de grandes épreuves sur des peuples agités et sauvages..., à demi diaboliques, à demi enfantins»! Paroles auxquelles souscrivaient nombre de missionnaires, en particulier méthodistes, dans le monde impérial. Théoriciens «de la chaire» et politiques rivalisent dans la traduction de telles certitudes. Les Britanniques sont assistés à l’occasion par des étrangers, en particulier des Américains, dont on lit facilement les œuvres: tels l’historien John Fiske, auteur en 1885 d’un article sur la «destinée manifeste» repris dans un livre l’année suivante, ou l’amiral Mahan, qui se fait connaître en 1890 par L’Influence de la domination maritime sur l’histoire, 1660-1783 , puis par des études sur les guerres franco-britanniques au temps de la Révolution française, et renforce ainsi l’impression que la domination du monde revient aux détenteurs de la puissance navale. On redécouvre tardivement les thèses du géographe allemand Carl Ritte, mort en 1859, et pour lequel l’histoire est régie par une loi et passe de la potamocratie (gouvernement des fleuves) à la thalassocratie (pouvoir sur la mer et les îles) pour en arriver à l’océanocratie.

Du côté anglais, quelques historiens sont prédominants. John Seeley publie L’Expansion de l’Angleterre en 1883 et place les débuts de l’histoire de l’Angleterre contemporaine au moment de la victoire sur l’Invincible Armada. Deux ans plus tard, J. A. Froude publie L’Oceana , fait de la mer l’élément naturel des Anglais, rappelle la phrase célèbre de James Harrington, auteur en 1656 d’un autre Oceana : «La mer a déterminé la loi de la croissance de Venise, mais la croissance d’Oceana [la Grande-Bretagne] impose sa loi à la mer»; il s’efforce de susciter l’enthousiasme chez ses lecteurs pour un Commonwealth des mers et océans.

Les politiques ne sont pas en reste. Disraeli, en 1872, revenu à des conceptions antérieures après un temps de prudence, plaide en faveur d’un vaste empire, plus uni, et qui, transcendant les différences sociales, réunirait dans un patriotisme monarchique tous les Britanniques. Joseph Chamberlain, ancien radical, héraut du maintien de l’union avec l’Irlande, se convertit au cours des années 1880, devient le tenant d’une grande thèse sur les destinées des races anglo-saxonnes et, au temps de la crise économique de la fin du siècle, considère chaque colonie comme un marché, l’empire comme la solution d’avenir à toutes les difficultés; il aboutit en 1903 à prôner une union douanière et un système de préférences impériales, après avoir prêté la main, en tant que ministre des Colonies, à bien des tentatives de mainmise sur l’Afrique des Boers, en même temps que favorisé toutes les formes de coopération politique et militaire avec les colonies ou dominions à prépondérance blanche. Bien que d’un autre bord, des «libéraux-impérialistes», comme lord Rosebery ou le jeune H. H. Asquith, rêvent aussi d’un vaste ensemble soumis aux lois britanniques, parfois avec la réserve du développement d’une forte autonomie locale, lié au sein d’un empire constitutionnellement organisé. Ces visions alimentent en 1905 la réflexion de Richard Jebb sur le «nationalisme colonial», en 1911 de Lionel Curtis et de ses amis de la «Table ronde» sur l’urgence d’un Commonwealth de «nations-sœurs», ainsi que la bienveillance d’Asquith, devenu Premier ministre en 1908, et de ses collaborateurs, à l’égard d’une construction impériale.

L’idéologie est propagée par la presse populaire à grand tirage apparue en 1896-1900 et alimente des mouvements qui sont, à leur tour, des lieux de réflexions nouvelles. En 1884, la Ligue pour la fédération impériale s’efforce d’associer dans une même organisation des politiciens de tous bords et des universitaires. Plus ambitieuse, l’année suivante, la «Ligue de la primevère» (fleur supposée la préférée de Disraeli, en fait du prince Albert) se veut une grande organisation de masse; grâce à des fêtes et à des cérémonies où se mêlent folklore et mystères d’inspiration maçonnique, elle regroupe un million d’adhérents en 1891, le double en 1911. La Ligue pour la réforme douanière, plus éphémère, défend, surtout entre 1903 et 1906, les idées chères à Joseph Chamberlain, mais a contre elle de s’attaquer au principe sacro-saint du libre-échange. Socialistes et syndicalistes ne sont pas absents de certaines organisations, malgré les réserves d’une majorité des dirigeants.

Les fondements économiques

Les fondements économiques sont souvent mis en exergue; et, bien avant Lénine, le journaliste J. A. Hobson, dans son Impérialisme, une étude (1902), a mis en relation l’expansion et les grands intérêts du capitalisme.

Toutes les études récentes contredisent l’évidence d’un lien entre grands intérêts et impérialisme. L’influence des premiers sur les décisions gouvernementales ou les votes parlementaires apparaît négligeable. Entre 1865 et 1914, 39 p. 100 seulement des investissements sont allés à l’empire, dont 28 p. 100 aux seuls (futurs) dominions. Les profits retirés de ces investissements semblent n’avoir rien eu d’exceptionnel en comparaison de ceux qui ont été obtenus par des placements en Europe, voire dans le Royaume-Uni. L’attrait sur la main-d’œuvre prête à émigrer n’a pas été plus évident: deux tiers des émigrants se sont dirigés ailleurs que dans l’empire, la plupart vers les États-Unis. Avant 1914, la part des exportations vers l’empire n’a pas excédé le tiers du total; tout paraît attester que la plupart des marchés auraient été sauvegardés sans domination politique et la baisse de revenu liée à d’éventuels tarifs douaniers n’aurait guère dépassé 3 p. 100 du revenu national. Il faut certes tenir compte des profits des industriels travaillant pour la marine et l’armée, du gagne-pain honorable offert par les administrations coloniales, en particulier aux cadets de famille, mais rien ne permet de penser que des revenus comparables n’auraient pas été assurés grâce à des investissements dans le Royaume-Uni, à un développement national, cependant qu’on aurait économisé bien des dépenses publiques et privé des «étrangers» de facilités liées à leur appartenance à l’empire.

On ne conclura pas que l’argument économique n’a pas joué. Tous les chiffres étaient loin d’être connus à l’époque, des espérances excessives ont été soulevées, l’influence de quelques grands hommes d’affaires, qui furent en même temps des conquistadores à l’image d’un Cecil Rhodes, s’est exercée. Les suppositions sur l’absence de nocivité de la perte de débouchés coloniaux ne sont pas pleinement convaincantes et n’ont pas entraîné l’adhésion des contemporains; en particulier ni des métallurgistes de Birmingham ni des cotonniers de Manchester, ces derniers soucieux de conserver le marché de l’Inde.

L’organisation institutionnelle de l’empire

En matière d’organisation institutionnelle, la diversité a été la règle, l’idéologie impérialiste a contribué d’autre part, et sans véritable paradoxe, à des mesures libérales.

En 1876, le 1er janvier, le couronnement de Victoria comme impératrice «de l’Inde» a parachevé une évolution qui, après la révolte des cipayes ou «Grande Mutinerie» de 1857, a fait passer les responsabilités gouvernementales de la Compagnie à la Couronne; souveraine directe, ou suzeraine de centaines de princes qui constituent le fondement d’un système aristocratique, la reine-impératrice gouverne le sub-continent par l’intermédiaire du vice-roi, épaulé par une administration recrutée surtout en Angleterre pour les postes élevés et par une armée en partie locale, mais dont le noyau «dur» est britannique comme la majorité des officiers; un budget propre alimenté par les taxes locales permet à la métropole de dominer à peu de frais. Le principal mouvement nationaliste, le Parti du Congrès, est né en 1885; il a longtemps prôné une émancipation progressive selon les voies de l’occidentalisation et en se référant aux grands principes libéraux de l’Europe, et seule la résistance obstinée des autorités a conduit à sa radicalisation, a fait naître des tendances «indigènes» qui exaltent la particularité indienne et les traditions paysannes et trouvent en Gandhi, dès avant 1914, leur interprète le plus prestigieux; par ailleurs, en 1906, une Ligue musulmane s’est détachée du Congrès et menace à terme l’idée nationaliste unitaire.

D’autres fractions de l’empire sont encore théoriquement libres. L’Égypte, occupée militairement en 1882, n’est pas constituée en protectorat avant 1914, mais, dès les années 1880 et 1890, le modèle des commissaires britanniques, Evelyn Baring (futur lord Cromer), a établi les règles d’une administration indirecte autoritaire. Dans d’autres régions, c’est au niveau des tribus qu’on préserve une chefferie indigène qui dissimule la réalité de la domination britannique: c’est la méthode de l’indirect rule que Frederick Lugard a illustrée en Afrique centrale, au Nigeria notamment.

Tous les types de structures se rencontrent en réalité, du gouvernement direct à l’autonomie locale la plus grande. Celle-ci est particulièrement réservée aux territoires de peuplement blanc prépondérant et qui se voient parfois reconnaître un self-government par provinces avant une unification ultime et l’octroi du statut de dominion. Telle fut l’évolution de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie, de l’Afrique du Sud, sur le modèle canadien de 1867.

Les thèses impérialistes ne vont pas nécessairement à l’encontre de telles mutations. D’aucuns estiment nécessaire de sacrifier un peu pour conserver l’essentiel et d’éviter le renouvellement de l’«erreur» de 1774-1776 en Amérique du Nord. Beaucoup se raccrochent à l’idée de la solidarité mondiale de la race britannique, définie par une unité de culture et particulièrement de langue, et croient à l’avenir d’une gestion commune de peuples moins avancés; à cette espérance qui fait le succès ultérieur du mouvement de la Table ronde, des politiciens réalistes ajoutent leur souhait de faire partager le fardeau de la défense d’un immense empire, que le «Titan fatigué» ne saurait plus assumer seul. C’est en tout cas l’origine d’une organisation informelle de consultation, née en 1887, lors des fêtes du premier jubilé de la reine, la conférence coloniale réunissant Britanniques et Premiers ministres des colonies de self-government , ainsi que le vice-roi des Indes ; après de nouvelles sessions en 1897 et en 1907 notamment, elle se transforme en conférence impériale qui doit se réunir tous les quatre ans. En 1911, la création d’un comité de défense impériale semble augurer d’un partnership . En fait, Londres ne se dessaisit encore d’aucune de ses prérogatives en matière de souveraineté extérieure. En 1914, le roi George V le prouve bien en englobant toutes les parties de l’empire dans sa déclaration de guerre.

3. Le passage à un troisième empire

En 1931, le statut de Westminster dote l’empire britannique d’une sorte de constitution nouvelle. Il définit un Commonwealth «britannique» des nations qui réunit, «dans une commune allégeance à la Couronne», et sans aucun lien de subordination les unes par rapport aux autres, des nations qui, en théorie, sont «sœurs» par la culture: le Royaume-Uni, l’État libre d’Irlande, né en 1922, le Canada, Terre-Neuve, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Union sud-africaine sont ainsi constitués en entités souveraines et en partenaires égaux, pendant que les autres dépendances coloniales conservent leur statut de dominé et qui en devient d’autant plus humiliant. Ainsi se dessinait un «troisième empire» qui, pour la première fois, aurait fédéré dans un ensemble très souple d’anciennes dépendances et la métropole. Comment en est-on arrivé à cette révolution, d’autant plus impressionnante que, dès le départ, il est entendu que le statut de Westminster n’aurait d’existence dans chaque État concerné que sous réserve de la ratification singulière de chacun d’entre eux? Et comment a fonctionné cet ensemble jusqu’à la nouvelle et dernière grande mutation intervenue dans les institutions impériales en 1949?

Les «élus»

Parmi les appelés à un nouveau destin, on ne rencontre pas que des enthousiastes. Les Irlandais «du sud» sont des irrédentistes, qui revendiquent l’unité de l’île d’Érin comme condition première d’une association sincère avec l’Angleterre que ses dirigeants ont combattue par les armes lors de la révolution de Pâques 1916 et, surtout, entre 1918 et 1921. En Afrique du Sud, la puissante ethnie afrikaner fait montre d’un enthousiasme des plus modérés et se reconnaît dans le nationalisme du général Herzog, Premier ministre en 1924, tout en faisant preuve d’un réalisme opportun. Tous les dominions ont acquis, pendant la Grande Guerre, une conscience nationale plus profonde, qu’explique l’ampleur des moyens matériels et humains consacrés à soutenir la Grande-Bretagne (365 000 soldats canadiens, par exemple, ont combattu sous leur propre drapeau); les Premiers ministres, admis à participer aux délibérations d’un cabinet de guerre impérial lors de leurs passages à Londres, ont affirmé leurs ambitions propres, en particulier territoriales dans le cas de l’Australie et de l’Afrique du Sud avides d’acquérir des colonies ennemies; à Versailles, une délégation impériale commune a précédé la reconnaissance par les Alliés du droit des dominions à un siège dans la nouvelle S.D.N. L’idée d’un Commonwealth a circulé dès 1916 dans les milieux gouvernementaux grâce au ralliement de lord Milner; elle a reçu le soutien, dès mai 1917, du ministre sud-africain, le général Smuts (qui devient Premier ministre en 1919). Lors de la rédaction des traités de paix, les dominions ont exigé de n’être engagés qu’après ratification par leurs parlements respectifs, et non pas de la seule autorité du roi.

L’organisation nouvelle est issue d’une prise de conscience commune de l’intérêt d’y parvenir. Les liens économiques (la Grande-Bretagne des années vingt fait venir plus du quart de ses importations de l’empire et y envoie plus de 40 p. 100 de ses exportations, les dominions dirigent entre 35 et 80 p. 100 de leurs exportations vers la métropole), les intérêts stratégiques, malgré l’affaiblissement relatif du Royaume-Uni, la conscience de multiples liens de civilisation, de l’alimentation à la langue, du type de sport (le cricket, mais aussi le curling) à la confession religieuse protestante majoritaire sauf en Irlande, l’identité des théories et pratiques politiques, tout contribue à renforcer un véritale sentiment communautaire.

Avec un enthousiasme variable, immense dans le cas des Néo-Zélandais, inégal chez les Canadiens, on a entrepris la construction juridique d’un ensemble aussi souple que possible. La conférence impériale de 1926 a adopté les grands principes définis par un «rapport Balfour»; on précise certaines applications au cours de celle de 1930, par exemple la nomination des gouverneurs généraux sur avis direct de chaque dominion concerné ou l’inclusion dans le futur statut de garanties métropolitaines à la constitution de certains États (cas du Canada). Le vote britannique de 1931 entérine purement et simplement un ensemble de décisions déjà mûres.

Les «exclus»

L’empire comprend toujours des territoires au statut particulier souvent très différent, mais que définissent des liens de dépendance encore étroits. On fera une place à part à de «nouveaux venus»: les annexions aux dépens de pays vaincus de la Grande Guerre, en particulier l’Allemagne et l’Empire ottoman. Certains territoires ont été confiés sous mandat à l’Union sud-africaine et à l’Australie. D’autres sont revenus à la Grande-Bretagne, en Afrique centrale, et surtout au Proche- et au Moyen-Orient. La Palestine, la Transjordanie, qui en a été arbitrairement détachée, constituent des mandats, c’est-à-dire des colonies de fait, mais sous réserve d’un contrôle par la S.D.N. L’Irak, détaché de l’Empire ottoman, bénéficie d’une indépendance théorique sous tutelle vigilante de l’Angleterre, admise à y faire intervenir ses troupes en cas de nécessité. Le rêve de Lawrence d’Arabie d’une alliance des peuples de la mer et des sables a pris corps. Parmi les «anciens», l’Égypte a obtenu une indépendance trompeuse en 1922, son khédive accédant au titre royal, mais l’«alliance» de 1936 en fait toujours une dépendance de fait, la métropole se réservant de faire intervenir ses troupes en cas de péril et continuant de contrôler la zone du canal de Suez. D’autres, comme Malte et Ceylan, ont été autorisés à évoluer vers une autonomie interne souvent étendue.

La grande déception a été celle des nationalistes de l’Inde. En 1917, l’Inde, dont un demi-million de citoyens servaient dans les armées britanniques, avait reçu du secrétaire d’État Edwin Samuel Montagu la quasi-promesse d’une évolution vers le statut de dominion. En 1918, le rapport Montagu-Chelmsford est bien plus évasif et la réforme de 1919 plus que décevante, seules les provinces bénéficiant d’un début de dévolution de pouvoirs. Désobéissance civile et boycottage des nouvelles institutions s’ensuivent, à l’appel de Gandhi. Le Parti du Congrès ne cesse de renforcer ses positions parmi les hindous, alors plus virulents que les musulmans. Une conférence de la Table ronde se tient à Londres de 1931 à 1935, tous les partis et les princes y sont représentés, Gandhi lui-même se déplace: l’India Act de 1935 n’en est que plus décevant, bien qu’il stipule l’autonomie des provinces et annonce la mise en place d’un gouvernement fédéral.

En Inde, les Anglais ont souvent pris pour prétexte la multiplicité des divisions ethniques et religieuses. Ils les retrouvent ailleurs et les utilisent, lorsqu’ils ne sont pas eux-mêmes paralysés par elles. C’est le cas de l’Afrique centrale, c’est aussi celui du mandat palestinien: liés en partie par la promesse faite sous la forme de la déclaration Balfour de 1917 d’établir un «foyer national juif» en Terre sainte, ils hésitent constamment à déplaire à leurs amis arabes, échouent, par exemple, en 1930, dans leurs efforts de conciliation, mécontentent les juifs en limitant l’immigration, même au temps des persécutions en Europe centrale, sans satisfaire réellement les musulmans.

Le resserrement des liens économiques et politiques

Pendant l’entre-deux-guerres, le vieux rêve d’un ensemble économique impérial se réalise lentement. Longtemps mis en échec par un attachement quasi religieux au libre-échange, il trouve sa chance dans la crise économique mondiale au cours des années 1930. La conférence d’Ottawa de 1932 réunit les membres du Commonwealth, la délégation britannique étant conduite par Stanley Baldwin, et aboutit à une série d’accords bilatéraux qui établissent un système de préférences impériales: celui-ci est parfois efficacement combattu de l’extérieur, en particulier par les États-Unis à partir de 1934 qui obtiennent des aménagements de la part du Canada (1935), puis du Royaume-Uni lui-même (1938). Mais le succès commercial de l’opération impressionne: du quart des importations au Royaume-Uni, la part de l’empire passe à 38 p. 100 et les exportations britanniques vers l’empire vont atteindre 45 p. 100 du total exporté.

Le lien commercial est complété par un dispositif financier. La zone sterling englobe dès 1931 tous les pays de l’empire, sauf le Canada, et quelques autres nations; elle est fondée sur un contrôle uniforme des changes extérieurs, la mise en commun des ressources en or et en devises, la libre circulation des capitaux entre les partenaires. Si la livre sterling en est évidemment renforcée, les dominions et les colonies en retirent l’avantage d’un accès aussi aisé que par le passé au marché des capitaux de Londres. Tous les partenaires bénéficient aussi de taux de change fixes entre leurs monnaies respectives.

La solidarité économique devait en principe engendrer la solidarité politique. Celle-ci apparaît de plus en plus nécessaire dans les années troublées qui précèdent la Seconde Guerre mondiale. D’un côté, le gouvernement de Londres n’hésite pas à aller de l’avant et à prendre position unilatéralement face à l’affaire d’Éthiopie, à Munich ou dans sa généreuse distribution de garanties de sécurité à partir d’avril 1939. Mais, de l’autre, on est très conscient des risques que présenterait toute brouille avec des dominions devenus souverains qui entendent d’autant plus être consultés qu’ils ont leurs propres problèmes de sécurité, par exemple face au Japon dans le cas des puissances du Pacifique, et qu’ils confient encore souvent à la Grande-Bretagne leur représentation diplomatique dans nombre de pays étrangers. Lorsque se pose la question interne du mariage d’Édouard VIII avec Mrs. Simpson, les Premiers ministres du Commonwealth, consultés, se prononcent en faveur de l’abdication du roi s’il persiste dans ses intentions. Les grandes occasions – obsèques de George V en 1936, couronnement de George VI en 1937 – sont l’occasion de concertations impériales en dehors des traditionnelles conférences. La politique d’appeasement a le plein soutien des dominions qui ont approuvé Munich et n’ont pas apprécié la garantie britannique à la Pologne. C’est en partie pour apaiser les craintes de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande qu’on a construit en toute hâte l’«imprenable» base-forteresse de Singapour après 1934. Par ailleurs, l’opposition de la Nouvelle-Zélande a freiné un rapprochement trop rapide avec le général Franco.

Les Britanniques ne réussissent pas à persuader De Valera, Premier ministre de l’État libre d’Irlande, de ne pas proclamer la neutralité de son pays en 1938; ils connaissent aussi l’hostilité déterminée des nationalistes de l’Inde à toute assistance à la métropole en cas de guerre. Mais la coopération de toutes les autres parties de l’empire apparaît immédiate dès le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

4. Le nouveau Commonwealth

En 1949, sous l’impulsion de Nehru, Premier ministre de l’Inde, devenue indépendante en 1947, malgré le scepticisme déclaré des dirigeants australiens, et grâce à la persévérance de Clement Attlee et Ernest Bevin, un nouveau Commonwealth voit le jour: il s’intitule simplement «des Nations», sans plus de référence au terme «britannique», il n’implique plus l’allégeance à la Couronne et est donc ouvert à des républiques, il admet comme nécessaire la plus grande diversité ethnique et linguistique.

Les racines du changement

Avant d’en arriver à cette révolution, on avait connu les effets du conflit. Celui-ci, terminé à l’avantage du Royaume-Uni qui est encore en 1950 l’indiscutable «troisième Grand», n’en a pas moins durablement affaibli ce vainqueur. Son économie a été durement éprouvée, même si une véritable révolution technique et un bond en avant scientifique constituent une consolation; la livre sterling ne se maintient que par la bonne volonté des détenteurs d’énormes «balances sterling» et grâce à des prêts ou aides des États-Unis et du Canada. La victoire n’a elle-même été rendue possible que grâce à l’aide américaine dès 1940, avant même l’entrée en guerre des États-Unis, et en conjonction avec la puissance soviétique. L’empire a souffert: des territoires ont été un temps perdus en Birmanie, à la frontière égyptienne; Singapour a été une proie aisée pour les forces terrestres japonaises au grand dam de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande; la propagande ennemie a cherché à exalter les nationalismes et à s’appuyer sur eux, notamment en Égypte et en Irak où des coups d’État militaires britanniques se sont imposés pour sauver les «alliances». En Inde, un temps menacée par les succès nippons en Birmanie, en Malaisie et en Chine, seuls les musulmans ont adopté un comportement relativement solidaire, on a dû emprisonner les dirigeants nationalistes hindous: au sortir du conflit, la situation était proche du chaos et, en 1947, le vice-roi Archibald Perceval Wavell recommandait d’évacuer d’urgence la «maison de fous». Partout, de puissants mouvements mettaient en péril l’emprise coloniale: la cause de la décolonisation bénéficiait de la sympathie des démocrates et, pendant un temps, de la conjonction des efforts soviétiques et américains dans le cadre des jeunes Nations unies; le panarabisme, le panislamisme s’épaulaient contre le colonisateur, le sionisme bénéficiait d’un énorme apport de sympathies qui avait obligé la Grande-Bretagne à abandonner son mandat en 1948 et à assister à la naissance, dans le sang de la première guerre judéo-arabe, d’un État d’Israël. Le Royaume-Uni, qui devait d’autre part consentir en Europe à la proclamation de la république d’Eire et à la sécession de l’Irlande du Sud du Commonwealth, se trouvait incapable de protéger des positions marginales et, en 1947, avait cédé aux États-Unis la protection de la Grèce et de la Turquie contre l’expansionnisme soviétique et la subversion interne communiste.

Les travaillistes au pouvoir à Londres, par réalisme et non par souci anticolonialiste, se sont trouvés dans la nécessité d’adopter une nouvelle politique. Elle a consisté à faire la part du feu en accédant à la volonté d’indépendance des peuples les mieux organisés: l’exemple de l’Inde, où Mountbatten, le dernier vice-roi, arrive muni de l’étrange ultimatum aux fractions opposées d’avoir à s’entendre sous l’égide anglaise ou de se voir livrées à elles-mêmes, les Anglais partis à une date fixée, est à cet égard particulièrement significatif; cela aboutit, le 15 août 1947, à l’indépendance de l’Inde et du Pakistan ; Ceylan obtient le même sort en 1948, et la Birmanie accède à la liberté la même année. Par contre, le Royaume-Uni s’efforce encore de retenir ce qui n’est pas immédiatement menacé ou, dans le cas de l’Égypte et de l’Irak, de négocier des liens de type nouveau.

Poursuivie par les conservateurs au cours des années 1950, avec l’émancipation de la Côte-de-l’Or, devenue Ghana, en 1957, et la promesse, tenue en 1960, de l’indépendance du Nigeria, avec aussi un accord qu’on croyait alors solide en 1954 avec l’Égypte, cette politique supposait une structure d’accueil pour les nouvelles nations indépendantes qui le désireraient et la mutation progressive de l’empire en une grande communauté de coopération. Tel est le sens du tournant historique de 1949 mentionné plus haut.

Le rêve n’avait rien d’absurde. En 1950, près de la moitié des échanges extérieurs britanniques se faisaient avec l’empireCommonwealth, la complémentarité des économies était réelle, l’attrait des supergrands, sensible dans le cas de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande à l’égard des États-Unis, était en partie contrebalancé par la crainte d’une intégration à un bloc et d’une nouvelle forme de dépendance. Les liens humains, linguistiques, historiques continuaient de jouer puissamment. L’Angleterre était encore un grand acteur de la vie mondiale, ses dirigeants s’illusionnant sur la possibilité de jouer les honnêtes courtiers entre U.R.S.S. et États-Unis malgré l’Alliance atlantique à laquelle ils avaient, en 1949, donné une adhésion enthousiaste. L’entraide mutuelle au sein d’une organisation des plus souples, le prestige de la conférence des chefs d’État et de gouvernement régulièrement réunie à Londres, la zone sterling et la libre circulation des capitaux, le statut de citoyen du Commonwealth et les facilités offertes à l’établissement des hommes hors de leur patrie, les échanges de savants, de professeurs, d’étudiants, tout pouvait contribuer au succès de l’entreprise. Il n’est jusqu’au respect des divisions et des options diplomatiques de chacun qui ne jouât au bénéfice d’une association sans risques et pleine d’avantages.

Les fragilités

Quelques écueils ont très tôt mis en péril une embarcation fragile et qui a connu des épreuves croissantes à partir des années 1960.

Les antagonismes entre pays membres ont parfois atteint des proportions excessives. Le cas le plus frappant est celui de l’Inde et du Pakistan, séparés par des intérêts et une inimitié devenue très rapidement sans appel. Les pays récemment décolonisés n’ont pas vu avec faveur les efforts britanniques pour se maintenir dans des territoires dépendants, ainsi au Kenya, où la guerre des Mau-Mau sévit de 1952 à 1955. Entre les partisans de l’alliance américaine, au premier rang les vieux dominions australien et néo-zélandais, qui vont, en 1954, jusqu’à conclure, sans participation britannique, le pacte d’alliance de l’Anzus, et les «neutralistes» à la Nehru qui participent, en 1955, à la conférence de Bandoeng, l’écart était aussi difficilement comblé. Fidèles à leurs rêves arabiques et à leurs intérêts moyen-orientaux, les Anglais jouaient, dans cette partie du monde, un jeu impérial classique d’intervention dans les affaires intérieures, de protection d’intérêts pétroliers, de fabricants d’alliances, se laissaient aller à un long conflit avec l’Iran de 1951 à 1954, tentaient d’imposer le pacte de Bagdad, sous leur égide, à la Turquie, à l’Iran et à l’Irak, ainsi qu’à d’éventuels partenaires arabes, continuaient de faire de la Transjordanie, devenue la Jordanie après l’annexion discutable d’une fraction de la Palestine, un État satellite et militarisé. En renforçant au sud de l’Afrique leurs liens avec le dominion sud-africain par des accords militaires et en y maintenant des investissements et des échanges commerciaux considérables, les Britanniques encouraient aussi le soupçon d’encourager l’apartheid, au grand dam d’une bonne partie de leurs partenaires les mieux disposés.

L’affaire de Suez en 1956 constitue la première épreuve sérieuse. Seules ses conséquences pour le Commonwealth sont à connaître ici, même si la perte définitive du canal de Suez et de l’accès éventuel à des bases militaires le long de la voie d’eau constituaient également une nouvelle étape dans le déclin de la puissance britannique. Les États du Commonwealth ont fait preuve d’une solidarité plus que précaire à cette occasion, seules l’Australie et la Nouvelle-Zélande soutenant la «métropole» lors des débats de l’O.N.U. Londres mesure ainsi l’inanité des espérances en un ensemble cohérent et complémentaire.

Le Nouveau Commonwealth apparaît d’autant plus fragile que d’autres facteurs entrent déjà en jeu pour l’affaiblir. Certaines nations nouvellement indépendantes refusent purement et simplement d’y adhérer, c’est le cas de la Birmanie et de la Malaisie ! Des membres de la zone sterling se délient progressivement de leurs engagements et cessent de considérer Londres comme la banque de dépôt obligatoire de leurs devises et de leurs métaux précieux. Ils contribuent à affaiblir la monnaie anglaise, déjà menacée par l’insuffisance de la croissance économique et un délicat jeu d’équilibre entre les besoins de l’investissement et l’obligation de conserver la confiance des créanciers étrangers en ne lâchant pas la bride à l’inflation. De plus, les nouvelles nations indépendantes, comme les vieux dominions, entrent dans une ère de développement plus ou moins rapide, qui contribue surtout à limiter la complémentarité des économies dans les secteurs industriels les plus traditionnels, du textile à la métallurgie: dès 1958, seulement 38 p. 100 des exportations de la Grande-Bretagne vont vers son empire!

Pourtant, l’institution survit. Elle le doit en partie au sentiment impérial toujours très puissant dans les rangs du Parti conservateur au pouvoir. Elle continue de bénéficier d’un certain prestige et de l’illusion de garantir une zone de paix mondiale sur un quart du globe. Elle demeure un lieu d’exaltation de bien des liens culturels communs.

Attachés au Commonwealth, les Anglais y ont en partie trouvé une raison fondamentale de refuser toute «aventure» européenne, de ne s’intégrer ni à la Communauté européenne du charbon et de l’acier en 1950-1952, ni à la Communauté et à Euratom fondés par le traité de Rome en 1957. Le refus de l’Europe intégrée est le corollaire de la foi dans une destinée impériale trop ancienne pour autoriser un renoncement subit.

5. La crise du Commonwealth et les survivances contemporaines

Au cours des années 1960, les risques de scission se multiplient et les solidarités entre anciens partenaires de l’empire diminuent considérablement.

Les nouvelles incertitudes

La cohésion est d’autant plus difficile à maintenir que nombre d’États accèdent à l’indépendance. De la Barbade à la Jamaïque, du Kenya au Malawi, de Malte à l’île Maurice, de Singapour à la Tanzanie, à l’Ouganda, à la Zambie, sur tous les continents, dans tous les océans, on passe, tantôt sans transition, tantôt après une étape d’autonomie, à la pleine souveraineté. Le mouvement est irrésistible et il se poursuit ensuite dans les plus minuscules territoires, de la Grenade en 1974 aux Seychelles deux ans plus tard, aux Nouvelles-Hébrides (Vanuatu) en 1980, à la Rhodésie du Sud (Zimbabwe) en 1980. Tous ces États n’adhèrent pas nécessairement au Commonwealth: tel est le cas de la Somalie et d’Aden par exemple, respectivement en 1960 et en 1967, mais douze nouveaux membres avec une population totale de 5 millions d’habitants adhèrent dans les années 1970. Certains n’y demeurent pas. Parmi ceux qui partent, l’Afrique du Sud représente un cas particulier. La politique d’apartheid du dominion était devenue, en 1960, une cause de tensions permanentes dans l’organisation. Les États du Tiers Monde et d’autres, proches de leur indépendance, jugeaient haïssable la coexistence avec l’archétype de l’État raciste. Pour les Anglais les plus attachés à la tradition et les plus sensibles à des solidarités historiques et économiques avec un des plus anciens dominions, l’alternative se dessinait de plus en plus clairement: conserver l’Afrique du Sud dans le Commonwealth, c’était faire le choix du départ ou de la non-adhésion de beaucoup d’autres; l’exclure offrirait la chance de nouvelles adhésions. C’est ce que Harold Macmillan, Premier ministre conservateur, se charge de dire devant le parlement du Cap en février 1961 dans son célèbre discours du «vent du changement»: observant la venue de ce vent sur l’Afrique, il est obligé de constater la nécessité d’offrir la justice et l’égalité aux peuples indépendants pour les retenir de succomber aux attraits du communisme. En prenant acte au mois de mai suivant, les Sud-Africains proclament la République et sortent du Commonwealth: ce qui n’interdit ni le maintien de puissants liens stratégiques avec l’ancienne métropole, ni surtout la conservation d’énormes investissements britanniques et leur accroissement au point qu’en 1983 on les estimera à 8 milliards de dollars, la moitié de tous les investissements étrangers dans le pays!

En 1972, un autre départ est des plus pénibles pour les nostalgiques de l’empire: celui du Pakistan, grand vaincu d’une guerre contre l’Inde et dépouillé, avec l’appui de celle-ci, de sa province orientale, le Bangladesh, qui proclame son indépendance et est admis dans le Commonwealth.

Les tensions internes

La décolonisation s’accompagne de tensions souvent considérables qu’alimentent parfois les incertitudes de la métropole. En 1964 a surgi le problème rhodésien, qui empoisonne les relations avec le Commonwealth, en particulier en Afrique, pendant plus de quinze années. Les Blancs du territoire, soucieux d’échapper à l’emprise de la majorité noire et surtout inquiets de préserver leurs terres et leur domination économique, proclament unilatéralement une indépendance dans l’inégalité des races. Menés par Ian Smith, ils sont l’objet de condamnations quasi universelles, sont visés par des mesures de boycottage proclamées par les Nations unies, doivent affronter une guérilla sanglante. L’aide de l’Afrique du Sud, leur passion et leurs frustrations propres les aident d’autant plus à surmonter la plupart des périls que l’attitude de l’Angleterre n’est pas claire. Si la métropole refuse avec constance de reconnaître l’État rhodésien, si elle essaie à divers moments de parvenir à un règlement négocié, elle a dès le départ et par la bouche de Harold Wilson manifesté son refus catégorique d’une intervention armée. Ce que lui reprochent nombre de ses partenaires du Commonwealth. En 1979, enfin, une tentative de lord Carrington, secrétaire au Foreign Office, aboutit à une solution de compromis, les accords de Lancaster House, que les Blancs, conscients de l’existence d’une émigration dans leurs rangs et victimes d’une récession économique sévère, se résignent à accepter. Le «Zimbabwe» indépendant naît en 1980. Le problème avait durement secoué le Commonwealth: après deux conférences empoisonnées en 1966, il ne s’en réunit plus avant 1969 où un semblant d’unité et de confiance paraît rétabli; la tension est à nouveau vive en 1971, lors de la conférence de Singapour, et les irritations réciproques engendrent un climat souvent tendu.

À l’intérieur des régions décolonisées, les choses ne se passent pas au mieux. En Afrique, où on s’en tient à l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, les tensions sont souvent vives, dégénérant parfois en affrontements tribaux, voire en véritables guerres, comme le conflit du Biafra, qui ensanglante le Nigeria de 1967 au début de 1970. Les nouveaux États souverains oublient à l’occasion leurs principes égalitaires et s’en prennent à des minorités chinoises ou indiennes installées sur leurs territoires.

Les sentiments nationalistes ne sont pas réservés au seul nouveau Commonwealth. Des dominions anciens sont également soumis à des tensions intérieures. Au début des années 1980, un fort courant républicain se développe en Australie. En 1983, le Canada «rapatrie» sa constitution, c’est-à-dire obtient de Londres l’abrogation des dispositions du statut de Westminster le concernant et la faculté de promouvoir des changements constitutionnels internes sans l’accord du Parlement britannique.

Membres d’autres organisations internationales, de l’Organisation de l’unité africaine pour les uns aux Nations unies pour tous, les membres du Commonwealth font mal le partage entre les particularités et les exigences des unes et des autres. Les nouveaux venus se comportent, lors des conférences du Commonwealth, de la même manière qu’à New York lors d’une assemblée générale, et, au lieu de rechercher une coopération et une concertation discrète, se servent de cette «tribune» à l’instar d’autres: c’est le cas pour la première fois d’une manière évidente à la conférence de Lagos de 1966 où la question rhodésienne est débattue. Les craintes d’un Menzies, Premier ministre australien en 1949, de voir se diluer un «club de gentlemen» en une assemblée ingouvernable se vérifient de plus en plus.

L’affaiblissement des complémentarités

Ces tensions et ces difficultés s’éclairent davantage quand on considère le relâchement des liens économiques et financiers qui avaient longtemps contribué, en même temps que le mouvement migratoire, à la cohésion de l’ensemble impérial. Nombre de Britanniques continuent parfois de chercher une nouvelle chance «au-delà des mers», surtout dans les «vieux» dominions. À la fin des années 1950 et au début des années 1960, un puissant courant migratoire a apporté en Grande-Bretagne des Noirs des Antilles, des Indiens et des Pakistanais, des Chinois venus de Hong Kong, d’autres Noirs d’origine africaine, puis des réfugiés d’Afrique chassés par un nouveau racisme: dès 1962, des lois et mesures de plus en plus restrictives ont été prises contre cette libre entrée de «citoyens du Commonwealth» (citoyenneté créée en 1958!); un mouvement raciste d’une ampleur inégale est né dans le Royaume-Uni où a été évoqué le risque de la «négrification de l’Angleterre»: dépourvu de réalité statistique, puisque, en 1981, 4 p. 100 de la population étaient «de couleur», ce refus de l’autre a contribué à couper certains liens sentimentaux.

La zone sterling a perdu toute réalité, même si survit la rencontre périodique des ministres des Finances du Commonwealth. Les dépôts de devises sur la place de Londres répondent davantage à des calculs sur les avantages des taux d’intérêt anglais qu’à des manifestations de solidarité monétaire, et les Britanniques eux-mêmes, qui ont dévalué la livre en 1967 et en ont instauré le flottement en 1972, ont attaché de moins en moins d’importance à une institution que les perspectives européennes d’unité monétaire condamnaient à terme plus ou moins lointain et que la mutation de la livre en une pétromonnaie à la fin des années 1970 et la restauration de l’équilibre des comptes rendaient moins nécessaire. Le nombre de membres fidèles aux paiements extérieurs en livres n’a cessé de diminuer. Le commerce extérieur britannique n’est plus concerné, en 1970, qu’à concurrence de 21 p. 100 par l’empire; il tombe à 15 p. 100 en 1978 pour les exportations, à 9,6 p. 100 en 1983 pour les importations. Les investissements extérieurs de capitaux anglais, qui ont repris à une très vive allure dans les années 1970 et 1980, sont réalisés prioritairement en Europe, aux États-Unis, voire au Japon, et aucun membre du Commonwealth ne figurait parmi les huit premières nations bénéficiaires de ces investissements à la date de 1981. Les choses n’ont pas changé depuis. Le Royaume-Uni est par ailleurs le bénéficiaire heureux d’énormes investissements et dépôts de capitaux provenant d’autres zones que du Commonwealth, pays arabes, Japon, États-Unis, Europe communautaire notamment. Parallèlement, les États du Commonwealth se tournent vers des sources non britanniques d’investissement ou s’adressent à des institutions internationales.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la conversion de la Grande-Bretagne à l’Europe. La première négociation, approuvée avec réticence par la conférence du Commonwealth de 1962, a buté sur le veto français du 14 janvier 1963; la candidature de 1967 a donné lieu à négociation à partir de 1970 et a abouti à l’adhésion au Marché commun le 1er janvier 1973, à la confirmation par référendum de cette adhésion en 1975. Les Britanniques ont obtenu des périodes de transition, des aménagements en faveur du beurre et des moutons néo-zélandais ainsi que des productions sucrières des Antilles, des dispositions d’association en faveur des moins développées de leurs anciennes dépendances impériales (accords de Lomé I, 1975, de Lomé II, 1979, de Lomé III, 1984, de Lomé IV, 1989). Il n’en demeure pas moins qu’à la préférence impériale se substitue de plus en plus une préférence communautaire, que des droits communs frappent des importations en provenance du Commonwealth et sont destinés à être amplifiés et que, pour tous les pays développés de l’ex-empire, le marché britannique ne cesse de perdre de son importance.

À cette diminution croissante des liens économiques s’ajoute l’effet de l’affaiblissement militaire de la Grande-Bretagne. En partie exclue du Pacifique dès l’entre-deux-guerres, celle-ci fait de plus en plus piètre figure vis-à-vis des «géants», malgré l’acquisition de la bombe A en 1952 et de la bombe H en 1955-1957, en dépit de la construction, avec l’assistance américaine, de sous-marins équipés de fusées atomiques. Les dépenses militaires anglaises représentent encore, au cours des années 1960, un des pourcentages les plus élevés du monde du produit national brut, mais ce produit est en baisse relative telle que l’effort, proprement insoutenable, n’est pas même rentable. Pour les membres du Commonwealth qui n’ont choisi ni la neutralité ni l’U.R.S.S. ou la Chine, la protection ne peut venir que des États-Unis. En 1967, le gouvernement Wilson annonce sa décision de renoncer à tout déploiement militaire à l’est de Suez et, depuis, malgré le maintien de faibles garnisons ou l’envoi épisodique de navires, la politique de démantèlement a été poursuivie avec constance. La liberté des mers n’est plus garantie par la Grande-Bretagne, pas plus que l’indépendance et la souveraineté des États qui lui sont associés; tout au plus peut-elle consentir à l’occasion une assistance épisodique et des actions de formation de forces locales. L’«espace de paix» qui a été si longtemps la vision des prophètes et défenseurs de l’empire et du Commonwealth ne doit plus rien aux armes de l’ancienne métropole.

Du coup, on jugera d’autant plus étrange l’affaire des Malouines ou Falkland de 1982. Cet archipel de l’Atlantique Sud, acquis en 1874, peuplé de quelques milliers de citoyens britanniques et revendiqué comme un morceau de leur patrie par les Argentins, est un moment conquis par une force expéditionnaire argentine; la décision inattendue de Margaret Thatcher de défendre cette terre lointaine, l’envoi de navires et d’un corps de 6 000 soldats, une campagne qui coûte près de 900 millions de livres et se solde par 255 morts et 777 blessés valent certes une victoire totale, permettent sans doute de négocier sur des positions plus favorables un accord avec l’Espagne sur Gibraltar, mais exigent depuis lors des dépenses annuelles de l’ordre de 600 millions de livres pour maintenir et renforcer une force d’intervention qu’on avait crue inutile auparavant.

Le destin contemporain de l’ancien empire

La crise du Commonwealth est si grave et si multiple, les lambeaux de possessions coloniales si réduits dans le monde, les responsabilités britanniques si affaiblies, comme l’a prouvé l’intervention américaine à la Grenade en 1983 sans que la Grande-Bretagne ait été consultée, qu’on serait tenté de rédiger une oraison funèbre de l’empire. Elle ne serait pas entièrement justifiée.

Après l’exclusion des îles Fidji en 1987, le Commonwealth compte encore quarante-huit membres. L’organisation même du Commonwealth a survécu. Il existe toujours un secrétariat et des services d’information communs à Londres et, plus irrégulières qu’autrefois, des conférences de chefs d’État et de gouvernement continuent de se tenir, de moins en moins, depuis 1966, dans la capitale britannique, de plus en plus souvent selon un mode itinérant. L’Angleterre continue d’apparaître comme le ciment de l’organisation, même si on évoque parfois d’autres «fédérateurs» possibles, ainsi le Canada au début des années 1970.

Les liens qui subsistent sont de nature variée et d’importance inégale. On a mentionné le courant d’échanges commerciaux, en réduction, mais sûrement soutenu par l’implantation ancienne de certaines firmes, par les goûts acquis, par la tradition et une certaine confiance dans la qualité de telle ou telle production. Les pays du Tiers Monde ne reçoivent qu’une aide très limitée du Royaume-Uni, qui leur consacre, en 1984, 0,33 p. 100 de son P.N.B., mais l’essentiel des 1 300 millions de livres dépensées alors est allé à huit anciennes colonies, de l’Inde au Bangladesh et au Pakistan, du Kenya à la Zambie. À quoi s’ajoutent les préférences communautaires européennes.

Les liens culturels ne sont pas les moins importants. L’anglais est demeuré très largement la langue officielle des nouveaux États indépendants et sa prépondérance garantit celle de la littérature, du cinéma, du théâtre... en partage certes avec les États-Unis. Les bourses d’études et de recherches, les flux de professeurs et de techniciens, la circulation des idées par le journal et le magazine spécialisés ne sont pas chose négligeable, même économiquement. Certaines mœurs, des goûts, des sports sont communs aux élites et à la masse. La consommation de thé, l’existence de clubs, le jeu de polo, les matches de cricket qui, selon Attlee, constituaient à eux seuls la carte d’identité de l’empire, les rugbys créent ou entretiennent des liens du Pakistan à la Nouvelle-Zélande. Les «jeux du Commonwealth», compétition olympique particulière, resserrent une conscience sportive communautaire. La religion n’est pas toujours aussi évidemment identique, l’Inde et le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh, certains pays musulmans d’Afrique sont fort éloignés de la conception chrétienne de la vie britannique: mais de mêmes confessions se rencontrent de bout en bout du Commonwealth, des Églises, en particulier l’anglicane (épiscopalienne), mais aussi des méthodistes, les congrégationalistes se retrouvent régulièrement au sein de conférences générales (la conférence anglicane de Lambeth a un rythme décennal); les innovations ici peuvent servir d’exemple ailleurs: ainsi la réunion obligée de plusieurs confessions chrétiennes en Inde, qui ont pratiqué sans problème l’intercommunion, a servi de modèle aux mouvements œcuméniques dans d’autres parties du monde chrétien au sein du Commonwealth et en Angleterre même. Des principes et des pratiques juridiques identiques, le même goût généralisé du précédent, le respect de l’indépendance judiciaire sont invoqués dans la plus grande partie de l’ancien empire, même si le conseil privé anglais est de moins en moins le lieu des appels de juridiction extérieures. Même dans les relations industrielles, il est des convergences qui ont convaincu, en 1979, la Confédération intersyndicale anglaise (T.U.C.) de favoriser la naissance d’un Commonwealth T.U.C. ! La Couronne et la famille royale britannique constituent un autre lien. Il est plus fort dans les dépendances qui ont conservé l’«allégeance» envers le souverain anglais que dans les républiques qui ne le reconnaissent, selon la définition de 1949, que comme Head (chef) plus ou moins symbolique de l’unité de l’ensemble. Mais les visites royales consolident souvent des liens affectifs anciens, même dans les États fermés à la monarchie. C’est une arme que les gouvernements britanniques n’ont jusqu’à présent jamais négligée.

Il ne convient pas d’exagérer les points positifs. Au passif, on notera que la vigueur des sentiments d’affection est souvent inversement proportionnelle aux risques d’hégémonie par l’ancienne métropole; que la haute fonction publique britannique et les élites du pays, attachées jusque dans les années soixante aux débouchés représentés pour leurs fils par les institutions du Commonwealth, semblent avoir opéré une reconversion mentale et espérer bien davantage de fonctions dans la Communauté européenne; que la majorité des 100 000 émigrés anglais chaque année se portent, en dehors de quelques pays «blancs» du Commonwealth, partout dans le monde davantage que dans l’ancien empire; que les historiens du nouveau Commonwealth semblent engagés dans un vain procès contre la métropole, soupçonnée d’avoir ruiné l’empire pour assouvir sa propre soif d’expansion et de puissance, et que, du côté britannique, les nostalgiques de l’empire voient leurs rangs s’éclaircir et leurs références littéraires ou idéologiques se tarir ou paraître d’un autre âge.

La majorité des membres du Commonwealth ne considère plus l’organisation comme prioritaire et, à l’exemple même du Royaume-Uni, envisage son destin dans un environnement mondial et en fonction de sympathies et d’assistances extérieures, plutôt que dans le cadre plus restreint d’un ensemble que la mer semble avoir cessé d’unir.

À mesure que s’écoulent les années, le Commonwealth devient l’étape qui a présidé au dégagement de la Grande-Bretagne de ses liens, mais aussi de ses obligations, avec le reste de l’empire, et le décor d’un théâtre qui se vide de ses acteurs. Doit-on trouver prémonitoire le jugement du Times en 1964: «Le Commonwealth est une gigantesque farce»? D’aucuns continueraient de l’estimer excessivement sévère.

Avec le retour du Pakistan dans l’organisation, en 1989, et le règlement en cours depuis cette date du problème de l’apartheid en Afrique du Sud, les cinquante États qui, en 1992, font partie du Commonwealth, ne semblent pas enclins à le considérer seulement comme «un jouet sonore et creux».

Encyclopédie Universelle. 2012.

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